La petite enfance
C'est ainsi que je vis le jour sur le sol de France. Le hameau de La Forge où je venais de naître était situé à trois kilomètres du bourg, point central d'une commune comprenant plusieurs autreshameauxplus ou moins importants. Il comptait une centaine d’habitants, en majorité des paysans. Les autres étaient mineurs ou verriers. Le centre du hameau, construit autour d’un terrain vague, se composait d’une épicerie, d’un café, et des ateliers du forgeron et du charron. Au Sud, serpentait la rivière; son courant actionnait les roues à aubes des moulins situés en bordure.
Le travail dans les terres autour du hameau, dans les basses-cours et les jardins attenant à chaque maison maintenait une constante activité. Seuls les quelques hommes travaillant dans les mines et la verrerie étaient absents pour la journée. Les habitants étaient toujours sur place et proches les uns des autres. La solidarité et le partage des joies et des peines étaient choses tout à fait naturelles. Les occupations quotidiennes étaient centrées essentiellement sur la vie du hameau. Les moyens de locomotion étant limités à la marche, aux vélos et aux voitures à cheval (il n’y avait pas encore de voiture automobile dans le hameau), les sorties étaient réservées pour les grands événements ayant lieu au bourg ou dans les hameaux voisins : marchés, foires ou fêtes annuelles
Les gosses, ignorant les classes sociales, formaient une bande de joyeux lurons. Lorsqu’ils n’étaient pas à l’école, ils jouaient dans le terrain vague central, au bord de la rivière proche, dans les bois et les prés. Quelle belle occasion pour eux de se livrer à des occupations simples, formatrices et salutaires : pêche et baignade l’été dans les ruisseaux et rivières (à cette époque, dans tous les ruisseau, l’eau coulait à flot et, dans le moindre cours d’eau, les poissons abondaient), chasse aux moineaux à la fronde dans les haies entourant les champs et les prés, poussant en abondance dans une nature vierge de pollution, le glanage dans les champs après la moisson, l’aide aux parents dans les jardins leur fournissait d’autres activités tout aussi saines les unes que les autres. Les enfants des paysans, moins chanceux que ceux des ouvriers, au retour de l’école, participaient aux travaux des champs dès qu'ils étaient en âge de le faire.
Plongés au cœur de cette nature apaisante, ils manifestaient une heureuse joie de vivre. Oh ! Ce n’étaient pas des saints. Ils avaient leurs caractères et les bagarres n’étaient pas absentes mais elles n’étaient animées ni de haine ni de méchanceté. C’étaient de simples confrontations destinées à assouvir un légitime besoin de vigueur et de combativité. Les seules victimes étaient finalement les vêtements, qui en sortaient parfois déchirés, provoquant alors les réprimandes des mères obligées de les ravauder.
Pour les adultes, l’entraide et le coup de main à donner pour aider celui qui était dans le besoin était chose ordinaire et naturelle. Le temps n’était pas compté, la confiance régnait et un prêté n’était pas fait dans l’attente d’un rendu. Par contre, il pouvait y avoir rivalité ou désaccord ; il y en avait très peu heureusement, et la rancune n’était pas de mise. C’était plutôt une marque de virilité et de caractère. Ce mode de vie, où l’on passait parfois aux extrêmes sans conséquences graves, ne manquait pas d’agrément par sa simplicité.
Pour les hommes, le café du hameau était le point de rencontre, de détente et d’échange dans une ambiance amicale. Le dimanche après-midi, jeux de cartes et jeux de quilles donnaient lieu à des joutes d’esprit et d’adresse.
Le souvenir du jeu de quilles notamment, par l'enthousiasme et les bruits caractéristiques qui y régnaient, demeure très présent dans ma mémoire. C'étaient de véritables démonstrations d'adresse dans une ambiance animée et bruyante, où se mesuraient les virtuoses de la boule en bois
Lancer adroit, sûr et avec force de la boule, souligné d’un "han !" de défi ! Roulement sourd sur la planche centrale. Choc sec et claquant sur les quilles de bois qui s’écroulaient les unes sur les autres dans un grand fracas. Et, ponctuant le tir, choc sourd de la boule en fin de course sur le mur de planche du fond du jeu de quilles Puis roulement de la boule dans la goulotte en bois de retour vers les joueurs
Tous ces bruits soulignés par des ah ! Des oh ! Des bravos et des cris d’enthousiasmes lorsque le tir était réussi.
Cette manifestation joyeuse était une détente inestimable pour ces hommes qui avaient trimé dur du lundi matin au dimanche à midi, tant pour les paysans qui ne comptaient pas les heures que pour les ouvriers qui complétaient leur journée passée à la mine ou à la verrerie par le travail au jardin, la coupe du bois à façon dans la forêt proche ou le travail chez les paysans. Pour tous, la journée commençait avec le lever du jour pour s’achever à la tombée de la nuit. Certains mineurs ou verriers qui travaillaient par poste, trois sur vingt quatre heures, de jour comme de nuit, cumulaient même deux journées de travail de huit heures de suite en une seule; pour les mineurs, c'étaient seize heures de travail sans discontinuer au fond de la mine sans voir le jour.
Pour les femmes le temps libre était aussi compté; pour les paysannes : travaux des champs et à la ferme, pour les femmes d’ouvrier : basse-cour, jardin, ravaudage et cuisine. Leur seul temps de répit, c’était le dimanche après midi; alors que les hommes étaient au café, elles se rassemblaient par petits groupes pour papoter, prendre le café et, pour ne pas perdre de temps, menaient de pair travail de tricotage, de raccommodage, ou de confection de vêtements.
L’événement le plus important marquant la vie du hameau de La Forge était la fête annuelle qui avait lieu un dimanche d’été. Marchands ambulants, manèges et bal étaient installés sur le terrain vague, au centre du village, devant le café. Ce jour là, le hameau était complètement bouleversé et sa population décuplait. Parents et amis invités par chaque famille, la jeunesse et les habitants des hameaux voisins, venus danser, consommer ou prendre part au concours de quilles et de cartes, affluaient. Tous participaient avec gaîté à cette journée mémorable qui rompait avec le train train quotidien de cette vie en pleine campagne éloignée du bourg, centre de l’activité de la région.
L'ensemble de la commune, le bourg, ses hameaux, et les corons où logeaient les mineurs, totalisait, entre ouvriers et paysans, cinq mille âmes environ. Le coron était une vaste cité ouvrière composée d’immeubles parfaitement alignés et identiques, construits de briques de couleur rouge sombre. Grisé par les fumées, formant un ensemble géométrique rigoureux, il abritait la presque totalité de la population vivant de l'extraction du charbon, soit près de la moitié des habitants du bourg.
Certains mineurs habitaient la campagne environnante. Ils possédaient quelques terres et élevaient du bétail. Ils menaient de front leur métier de mineur et celui de paysan. Travaillant la nuit au fond de la mine, le jour aux travaux des champs et d’élevage.
Dans le centre même du bourg se trouvait la verrerie. C’est là que travaillait mon père. Elle possédait aussi sa cité ouvrière : un groupe triste de six grands immeubles identiques, à un étage, du même type de construction que ceux du coron. Strictement alignés, ils bordaient la rue en face de la verrerie, trois de chaque coté. Rue fort justement nommée "rue Bouteille".
A l’extérieur du village, se trouvaient une centrale électrique et d’importantes installations minières : bâtiments, stocks de charbon, immenses terrils de roches et de scories. Les puits, surmontés de hauts chevalements, dominaient la campagne environnante.
La commune, D'Epinac était le chef lieu d’un canton situé à la limite entre Bourgogne et Morvan. Il groupait de nombreux autres villages essentiellement à vocation rurale.
Cette région, très active et féconde, au climat continental plutôt exposée au froid l’hiver, disposait d'une terre fertile et d’un sous-sol riche en charbon. Elle favorisait la culture, l’élevage, l’exploitation forestière et l’industrie. Bien que ne se situant qu’à quelques kilomètres seulement des vignobles de Bourgogne, ne jouissant pas de la douceur des ses coteaux mieux exposés, elle était impropre à la culture de la vigne
Les gens étaient besogneux. La moindre parcelle de terrain était précieuse. Aucune parcelle de terre n'était inexploitée. La plupart des foyers, en plus du jardin familial attenant à la maison avaient leur lopin de terre sur lequel étaient cultivés légumes et fruits du pays assurant ses besoins. Sur des kilomètres à la ronde, s'étendaient des hectares et des hectares de prés d'élevage, de champs de céréale, de pommes de terre et de profondes forêts; le tout travaillé et entretenu avec soin. Dans cette immensité serpentaient ruisseaux et rivières, lieux de pêche et de baignades, qui venaient se déverser dans la grande rivière Drée qui coulait au bas du bourg. A quelques kilomètres en aval son cours rejoignait l’Arroux pour descendre jusqu’à la Loire
Du fait de la vocation agricole et industrielle de la commune, le bourg était très actif. Centre économique et administratif, il y régnait l’animation d’une petite ville. Il regroupait mairie, écoles, commerces, artisans en tout genre, fort nombreux à cette époque, bureaux des notables et des dirigeants des mines et de la verrerie.
La gare de chemin de fer se situait au cœur de l'agglomération. Point de convergence de plusieurs lignes allant dans différentes directions, c’était un centre important de correspondance pour les voyageurs et le trafic des marchandises. Les longs convois de wagons remplis de charbon ou chargés de grandes caisses de verrerie se croisaient avec ceux convoyant les bois d'étayage destinés aux mines et le sable fin qui deviendrait verre dans le feu des fours de la verrerie. Le transport se faisait essentiellement par chemin de fer. Les routes, qui à l'époque n'étaient que pierre et poussière, étaient plus empruntées par les chars et les charrettes que par les rares automobiles, camions et cars.
Au bourg, centre administratif et d’approvisionnement de toutes les communes du canton, se tenaient régulièrement foires et marchés. En sus des forains, tous les paysans du canton venaient y vendre le bétail, les produits de la ferme et faire leurs achats. C'était des jours importants. De toutes les routes arrivaient sur charrettes ou chars à bancs les paysans vêtus des habits du dimanche, amenant avec eux leur précieux chargement et les bêtes pour la vente.
Sur une partie de la place de la mairie, ils présentaient leur bétail : cochons, chèvres, moutons, veaux, et vaches. C'était surtout le lieu d’affaire des hommes, il y régnait une grande animation. Examens en détail du bétail par les connaisseurs, discussions enfiévrées ; difficile de tromper sur l'âge de la bête. D'infaillibles signes informaient l'acheteur averti. Seuls, des vendeurs professionnels, des "maquignons" pouvaient tromper le client mais ils avaient fort à faire avec le bon sens, la finesse, l’expérience et le jugement des paysans. Ce n'était qu'après âpres marchandages que les marchés étaient conclus.
Sur l’autre partie de la place étaient installés les étales des forains qui proposaient vêtements, quincaillerie et tous autres articles susceptibles d’intéresser cette clientèle paysanne. Sous le hall se tenait le marché couvert. Les paysannes y vendaient les produits de la ferme. En rangs bien alignés elles étalaient légumes, fruits, volailles, lapins, œufs, beurre et fromage. Là, point de marchandage, le prix était le prix. L'on ne pouvait s’y tromper, la qualité et la fraîcheur étaient toujours au rendez-vous.
C’est dans ce rude pays laborieux industriel et campagnard, que, nouveau venu, j'allais passer mon enfance et mon adolescence.
À ma naissance, mon frère aîné et ma sœur, étaient tout heureux du petit frère qu'ils allaient pouvoir cajoler. Les bienveillants voisins qui les avaient si généreusement accueillis s'étaient intimement liés à la joie de la petite famille. Mon arrivée renforça l'amitié entre eux, créant un indéfectible trait d’union entre les deux familles et les Italiens furent définitivement adoptés.
La venue en terre étrangère du rejeton que j'étais, comblait mon père et ma mère. Sans qu'ils en aient vraiment conscience, par ma naissance sur cette terre, un lien venait de se créer entre eux et ce pays. Ils en étaient maintenant les obligés et une page s’était tournée qui les éloignait un peu plus de leur terre natale. Par mon arrivée, c'est un pied bien ancré qu'ils venaient de poser sur le sol de France. C'était un pas franchi qui les attachait d'autant plus à leur pays d’adoption.
Je grandis entouré de l'affection des miens et des charitables voisins. L'attentionnée voisine, la Marie, dont les enfants étaient plus âgés, ne comptait ni son affection ni son temps. Je me souviens encore avec émotion, alors que je devais avoir à peine un, deux ou trois ans, lorsque ma mère faisant sa lessive ou travaillant au jardin, ne pouvait le surveiller, que la Marie me gardait, couché sur la table de sa cuisine, confortablement calé par des oreillers.
Dans ce milieu campagnard et franc, le statut d’émigré n’était source d’aucun rejet de la part des habitants du lieu. Tout au contraire il y régnait un véritable esprit de solidarité et les nouveaux venus étaient plutôt bien reçus et parfaitement intégrés.
Jusqu’à l’âge de quatre ans, je grandis dans ce hameau. J’étais un gamin turbulent, tracassier et têtu Au grand dam de mes parents j'y vécus quelques mémorables aventures, dont deux demeureront à jamais gravées dans ma mémoire et dans celle des miens.
L'une survint suite à l’achat d’une machine à coudre par sa mère. Celle-ci ayant fort à faire en travail de couture pour habiller toute la maisonnée, avait, après forces économies et persévérance, réussi à mettre un peu d’argent de coté pour faire l’acquisition d’une superbe machine à coudre. Elle la fit déposer dans la cuisine en la protégeant précieusement sous son papier d’emballage. A l’insu de tous, alors qu j'étais seul dans la pièce, je m'emparais d’une boîte d’allumettes en craqua une et mit le feu au papier d'emballage. Effrayé par le feu qui dévorait le papier, je ne trouvais rien de mieux que de tenter d’éteindre les flammes en tapant à tour de bras sur la machine à coudre avec le tisonnier du poêle. Fort heureusement, ma mère, qui était à l’extérieur de la maison, à proximité de la cuisine, entendit les coups que j'infligeais à la malheureuse machine que je commençais à mettre à mal et aperçut les flammes. Elle se précipita, arracha le tisonnier de mes mains et enleva rapidement le papier qui flambait. Fort heureusement, elle était arrivée à temps. Elle n’eut à déplorer que peu de dégâts, quelques plaques de vernis cuites par le feu et quelques traces de coups de tisonnier. Imaginez un peu la déconvenue que je venais de lui faire subir. Elle, qui était si fière de montrer aux voisins la splendide machine à coudre, premier joyau de la maison qu’elle avait enfin pu acquérir, n’eut d’autre choix que de confectionner rapidement un napperon pour cacher les blessures infligées au bois de noyer. Peut-être était-ce par jalousie, pour me venger de ce bel objet qui retenait toute l'attention de la maisonnée à mon détriment, que je mis le feu à l'emballage ? Allez savoir !
L'autre mémorable aventure eut lieu dans le terrain vague au centre du hameau. Sur ce terrain, il y avait une mare bordée de joncs où s'ébattaient les canards des basses-cours voisines. Le jeudi, jour de repos des écoliers, c'était l'aire de jeu des gamins. Ce jour-là, ils avaient imaginés de construire un barrage avec des mottes de jonc dans le ruisseau qui alimentait la mare. Toute l'équipe entourait le plus gaillard qui à grands coups de pioche arrachait les mottes. Je me trouvais au premier rang au plus près du garçon qui manoeuvrait la pioche. Celui-ci, déterra une motte de jonc énorme qui demeura fixée au sol par quelques racines. Vif comme l’éclair, je me précipitais pour tirer sur la motte et finir de la sortir de terre.
Malheureusement, le grand gaillard ayant relevé sa pioche et ne m’ayant pas vu me pencher sur la motte, abattit son outil de toutes ses forces pour terminer son travail et vlan ! Ce fut mon crâne qui reçut le choc. Inutile de préciser le résultat. Je m'écroulais à terre, aveuglé par le flot de sang qui s’écoulait de la plaie béante que j’avais au sommet du crâne. Une véritable panique s’empara des gamins qui coururent avertir les parents. Tout ensanglanté, je fus emmené dans la maison la plus proche pour y être nettoyé et pansé du mieux que possible pour tenter d’arrêter le saignement de la plaie en attendant le médecin appelé d’urgence. Celui-ci arriva peu après sur les lieux. J'en fus pour quelques points de suture. J'avais la tête dure et n’étais point douillet. Une fois les soins donnés par le médecin terminés, me pavanant dans les bras de ma mère en arborant fièrement mon turban de bandage, j'étais devenu une véritable vedette que les voisins venaient cajoler et combler de gâteries. Ce fut une journée mémorable La cicatrice indélébile que je conserve encore au sommet du crâne, petit sillon de quelques centimètres de long sans cheveux, m'en rappelle et m'en rappellera toujours le souvenir.
Quatre années s’écoulèrent dans ce hameau où je ne privais point mes parents de sottises et de tracasseries qui ne me valurent que désagréments. Malgré cela, au contact de cette population rude, volontaire, besogneuse mais généreuse et tolérante j'en tirais un profit certain.
Lorsque je fus en âge d’aller à l’école, il était difficilement envisageable de me faire accomplir les six kilomètres aller et retour qui séparaient le hameau du bourg que mon frère et ma sœur plus âgés accomplissaient chaque jour. Les parents décidèrent donc d'aller habiter au bourg. Ce fut le déménagement et pour moi le départ vers une nouvelle étape de ma vie.
 
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Le premier tournant
Après la ligne droite de la petite enfance, un premier tournant. Il débouche sur de nouveaux horizons, lesquels s'ouvrent sur deux chemins parallèles.
Dans ma vie d'enfant, il y a eu deux faces bien distinctes; elles influèrent fort différemment mon comportement. Si les deux intervinrent dans la formation de mon caractère et de ma façon d'être, il n'en demeure pas moins une séparation dans les souvenirs que j’ai conservés de cette période de ma vie. Mon parcours scolaire fut un tout mémorable, marqué par un profond sentiment d'amertume et d'infériorité. Par contre, de mon parcours hors l'école, parmi les péripéties vécues plus ou moins agréables, j’ai gardé des souvenirs ineffables, imprégnés d'un sentiment de liberté, qui, dans la fougue de l'enthousiasme de l'enfance, étaient un exutoire aux brimades de ma vie scolaire et au sentiment d'infériorité de ma condition d'émigré. Le poids des vicissitudes de mon existence enfantine était d'autant plus lourd qu'il ne reposait sur aucune racine qui puisse m'ancrer dans cette terre que je ne sentais pas mienne et les heureux moments d'évasion que m'offraient mes heures de liberté compensaient ce manque d'enracinement. Ce n'est qu'après l'école que ma vie fut un tout qui me permit peu à peu de m'intégrer complètement dans ce pays que j'adoptais, et où je fus enfin adopté.
C'est donc séparément que j'évoquerai ces deux faces si différentes de mon parcours d'en-fant, d'une part le parcours scolaire et d'autre part celui que j'appellerais, d'une façon très relative, celui de mon temps libre. Ces deux parties du chemin eurent chacune à leur manière une influence prépondérantes sur ma vie d'adolescent et d'adulte.
L'ÉCOLIER
Pour me permettre de faire la rentrée scolaire du premier octobre, le déménagement au bourg eut lieu en septembre. Ce fut une journée mémorable pour moi. Mémorable par les péripéties du déménagement et aussi parce qu'elle marquait mon entrée dans un autre monde constitué par mes premiers pas vers notre nouvelle habitation, vers ma vie d'écolier et d'habitant du bourg qui différait tant de celle que j'avais connue au hameau que nous quit-tions.
Le déménagement fut un événement. Tous les meubles, ils étaient peu nombreux, le linge et les ustensiles du ménage, la volaille et les lapins avaient été chargés sur un long char à quatre roues tiré par deux chevaux. Mon frère, ma sœur et moi étions juchés sur le chargement, notre mère suivait à pied. Nous couvrîmes ainsi les quatre kilomètres qui nous séparaient du bourg. Mon père nous avait précédé à vélo.
La maison où nous emménagions était située dans le quartier de la "Tuilerie", rue de la Verrerie, à quelques dizaines de mètres seulement de l'entrée de l'usine où l'on façonnait le verre et dans laquelle travaillait mon père. Le nom du quartier provenait des nombreuses tuileries ayant existé sur le lieu il y a fort longtemps. Le sol sombre et rougeâtre, parsemé de fins débris de briques et de tuiles, et les maisons construites en brique en témoignaient.
Devant notre maison, côté sud, s'étendait une grande cour herbeuse. A l'opposé, cette dernière était délimitée par la rue de la verrerie qui longeait le grand mur de clôture de l'usine. À droite, voisinant notre maison de quelques mètres, s'allongeait un jeu de quille couvert, une longue bâtisse basse en bois accolée au bâtiment d'un café dont l'entrée faisait face à la rue. À gauche se trouvaient le puit du quartier et une maison de bourgeois, celle du chef de la gare du bourg.
De chaque coté de cet espace, bordant la rue, s'alignaient, accolées les unes aux autres, les maisons construites en tristes briques rouge foncé. A droite du coté du café les maisons s'étendaient sur quelques dizaines de mètres jusqu'à la rue Bouteille, cité ouvrière de la verrerie dont l'entrée était située juste en face. A gauche la rue conduisait vers d'autres quartiers, notamment à la gare située à 300 mètres environ. Sur l’arrière, chaque maison possédait son jardin, que mineurs et verriers cultivaient le soir après le travail et le dimanche. Au nord des jardins, à 100 mètres environ, passait la voie ferrée qui, en provenance de la gare, traversait le bourg.
Le voisinage de la verrerie, la rue fort fréquentée, la voie de chemin de fer et la gare voisine créaient une animation permanente qui contrastait avec l'activité beaucoup plus calme du hameau où j'avais vécu durant quatre ans. Le bruit et la tristesse du lieu ne favorisaient pas mon adaptation. Mais je n'étais pas au bout de mes découvertes. Mon parcours scolaire et mon statut d'enfant d'émigré allaient me réserver bien d'autres surprises.
Néanmoins, ma première impression fut favorable et peut-être me fit-elle supporter plus facilement les déconvenues qui m'attendaient. Nous avions enfin une vraie maison pour nous seuls. Une maison qui nous changeait de nos deux pièces recevant le jour d'une unique fenêtre, sol en terre battue, murs blanchis à la chaux, plafond fait de planches mal jointées. Je la trouvais aussi belle que celles que j'avais vues chez nos voisins plus fortunés. C'était le grand luxe : quatre pièces, portes et fenêtres avec vitres, carrelage au sol, murs et plafonds en maçonnerie parfaitement plans et en bon état. Une cour devant la maison pour jouer et un grand jardin derrière. C'était le coté agréable du monde nouveau où je venais d'être transporté. Seul inconvénient, nous devions partager un appentis attenant à la maison avec le chef de gare. Il y élevait ses poules et ses lapins. Cet appentis étant d'autre part le lieu d'accès aux jardins pour les voisins.
L'image de ces constructions et du sol de couleur rouge sombre me laisse en mémoire une ambiance triste et froide. Elle contrastait singulièrement avec celle campagnarde et agréable du hameau que je venais de quitter.
De plus, dans le bourg, peuplé de bourgeois et majoritairement d'ouvriers, la différence était très marquée et ce, au désavantage des familles d'émigrés italiens et polonais qui travaillaient dans la verrerie et dans les mines. Pour la plupart, considérés comme des êtres inférieurs indésirables venus "manger le pain des Français", ils vivaient regroupés en colonies plus ou moins à l'écart des natifs du pays.
Contrairement, dans le hameau au milieu des champs et des bois où j'était né et avait vécu pendant quatre ans, aucune différence n'était faite entre les habitants natifs du pays et les émigrés, peu nombreux, que nous étions. De même, la condition d'ouvriers ou de paysans importait peu. Dans ce milieu campagnard et laborieux seul comptaient le courage au travail et la solidarité quels que soient le lieu d'origine et la condition des habitants.
La tristesse du lieu jointe à cette discrimination contribua à créer le climat désagréable dans laquelle se firent mes premiers pas dans ce monde qui me changeait radicalement des années passées dans le hameau de La Forge. Cette ambiance, et le sentiment d'infériorité de notre condition d'émigré influèrent profondément sur mon existence à venir.
L'école maternelle
C'est avec ce changement dans mes habitudes que, le 1er octobre 1930, je fis mon entrée à l'école. Des préparatifs qui précédèrent cette rentrée je conserve peu de souvenirs; il se peut que le bouleversement subit et si profond de mon quotidien et l'appréhension de l'inconnu du milieu scolaire où j'allais être plongé ait eu pour effet de paralyser en moi toute capacité de pensée et de réflexion au point d'obscurcir complètement ma mémoire. Par contre, je conserve un souvenir très précis de mon entrée à la maternelle. Celle-ci était peu éloignée de la maison, une centaine de mètres tout au plus. Elle se trouvait dans le même bâtiment que l'école des filles, juste après le portail d'accès à la verrerie, de l'autre coté de la rue en face du grand mur de l'usine. L'école contrastait avec les autres maisons. Les murs, bien qu'assombris par les fumées, étaient revêtus d'un enduit plus clair, et les grandes baies donnant sur la rue contribuaient à lui accorder un aspect accueillant. C'est là que ma sœur m'accompagna. J'étais chaussé d'un belle paire de sabots neufs et vêtu d'une grande blouse noire, boutonnée sur le côté jusqu'au cou.
Dès mes premiers pas sur le chemin de l'école, petit Italien inconnu nouvellement arrivé dans le bourg, je créais l'événement. Les grandes filles m'entouraient et me posaient mille questions auxquelles je n'osais répondre : qui j'étais, d'où je venais, comment je m'appelais etc. Dans la cour de l'école je fus l'objet de la même curiosité et, seule la cloche qui sonna la rentrée en classe me libéra de cet intérêt pressant que l'on m'accordait.
L'événement se poursuivit dans la salle de classe. L'institutrice remit à chacun de nous une feuille de papier et des crayons de couleur. Elle nous demanda de dessiner notre maison. Inspiré par la "somptuosité" de notre nouvelle demeure; je m'appliquais à dessiner la maison de mes rêves, avec des portes et des fenêtres vitrées et une cheminée sur le toit d'ou s'échappaient des volutes de fumée. J'enjolivais le pourtour de la maison avec de la verdure et de grands arbres, le tout rehaussé de couleurs vives et d'un beau soleil qui donnaient une certaine gaîté à ma composition. N'ayant jamais eu auparavant la possibilité de disposer du matériel nécessaire pour m'adonner à ce travail, je dessinais sans savoir si j'étais doué ou non pour le faire. Lorsque l'institutrice me demanda mon dessin, je fus moi-même surpris par l'étonnement que je vis sur son visage. Elle le montra comme exemple à toute la classe et le fit passer dans les cours supérieurs. Inutile de préciser que pendant la récréation qui suivit je fus la vedette tant les grandes filles me manifestèrent leur admiration.
Ce fut le début de mes deux années de maternelle. Elles se déroulèrent sans incident notable et dans une atmosphère plutôt agréable. Je ne conserve aucun souvenir déplaisant de mon travail en classe et de l'attitude de la maîtresse à mon égard, tout au contraire. Choyé par les filles, les récréations étaient pour moi un moment d'agrément. La variété des tissus des blouses et des tabliers des filles donnait une note colorée rehaussée par les cris et les rires; les arbres et la verdure qui bordaient la cour face aux bâtiments de l'école formaient un fond agréable à l'œil. Oh ! Tout n'était pas perfection il y avait bien quelques chamailleries et les remontrances de la maîtresse jetaient parfois de l'ombre sur cette ambiance, mais dans ce milieu favorable, je n'avais pas encore eu à souffrir de ma condition d'émigré et je m'étais rapidement habitué au climat de tristesse et de grisaille qui se dégageait des murs de bri-ques du quartier et du mystère que renfermait le haut mur de clôture sombres de la verrerie qui cachait le lieu aux yeux des passants ; seule vision austère que nous avions des grandes baies donnant sur la rue. Mais le souvenir que je gardais de ces deux années à la maternelle (on garde toujours les meilleurs) contrasta avec la triste impression que me fit mon entrée dans l'école des gar-çons.
L'école des garçons
Le 1er octobre 1932 je fis mon entrée dans l'école des garçons. Elle était située sur la place de l'Hôtel de ville, dans le grand bâtiment municipal abritant tous les services de la mairie. C'était un beau bâtiment relativement récent, style XIXe. Il trônait noblement au milieu de la grande place centrale du bourg. La façade principale, réservée aux services municipaux, donnait sur la partie de la place où se déroulaient toutes les grandes manifestations et ou se dressait le monument richement sculpté élevé en mémoire des morts de la guerre de soixante-dix. Les entrées de l'école se trouvaient sur la façade opposée, face à la grande cour de récréation.
Mon frère, de quatre ans plus âgé que moi, m'accompagna. L'école était à dix minutes environ de notre maison, J'étais fier de faire mon entrée à l'école des garçons mais ce n'était pas sans anxiété. Hélas ! Anxiété justifiée car les désillusions commencèrent rapidement.
Ma première impression fut un mélange d'austérité et de tristesse de mauvais augure. Cette grande cour poussiéreuse et nue, entourée de bâtisses sans arbres ni verdure, ces gamins en blouse noire boutonnée jusqu'au cou, coiffés de bérets noirs, disséminés en grappes sombres, masse uniforme d'où émergeaient les Instituteurs groupés dans un coin de la cour vêtus de leurs blouses grises, me plongèrent dans un sentiment d'affreuse solitude et de d'anxieuse attente. Le spectacle sans âme de ce cadre austère qui contrastait avec la chaleur de la maternelle, et de ces écoliers anonymes discutant de tout et de rien dans l'attente du rassemblement n'était pas un prélude très favorable à mon entrée à l'école des garçons.
Soudain la cloche sonna, ordonnant le rassemblement des écoliers tous de noir vêtus qui s’alignèrent alors parfaitement sur trois rangées au pied des escaliers, attendant l'ordre des instituteurs pour monter en silence dans les salles du purgatoire scolaire.
Cette image demeurera toujours dans mon souvenir comme un moment de crainte et d'appréhension. Après cette première rentrée, l'impression éprouvée s'estompant par habitude, la crainte et l’appréhension furent remplacées par l’angoisse provoquée par les devoirs du soir inachevés, le cours de la veille mal compris, les leçons mal apprises, et l'obsession de l'interrogation au tableau sur des matières pour lesquelles mon attention, ma compréhension ou ma mémoire avaient fait l'impasse.
La suite de la journée, si elle ne fut pas particulièrement marquée par des événements importants dans l'enceinte de la salle de classe, me réserva d'autres déconvenues pendant la récréation. Déconvenues qui préludèrent à des lendemains peu prometteurs de rapports agréables avec nombre de mes condisciples.
Mon frère, bien qu'étant dans la même cour de récré que moi, ne m'était d'aucun secours dans mes moments de détresse. Il faisait partie des grands et un gamin de mon âge n'avait pas de place dans leurs jeux.
Au cours des années passées au hameau de la Forge, grâce à l'ambiance de solidarité paysanne qui y régnait, je n’avais pas subi de remarques désobligeantes ni des brimades concernant mon statut d'émigré. A l'école maternelle, où j’étais plutôt choyé par les filles il en avait été de même et je pense que les filles moins agressives que les garçons prêtaient peu d'attention à cette question de nationalité.
Chez les garçons ce fut bien différent. Ceux-ci, d'esprit plus agressif, évoluant plus prés de leur père et des hommes, prenaient comme exemple leurs préoccupations. Les Italiens étant en général plutôt mal venus sur le sol Français et traités d'êtres inférieurs. Dès la première récré, le "Rital" ou plus généralement parlant le "macaroni " que j'étais ne fut pas épargné. Les sarcasmes comme "un Français vaut cinq Boches et dix Italiens" ou des chansons comme" as-tu vu l'Négus sur le pont de Djibouti qui grattait les puces à Mussolini…" furent les bons mots d'accueil que me réservèrent nombre de mes condisciples.
Cette première journée marqua le début d'une scolarité plutôt difficile d'autant que le maître d'école, sous la férule duquel je devais demeurer pendant quatre ans, ne me fit pas de ca-deau non plus.
C'était un homme de taille moyenne, plutôt petite, assez corpulent, moulé dans sa blouse grise, à la figure rougeaude, ronde comme celle d'un poupon, le nez chaussé d’une paire de lunettes faisant ressortir ses petits yeux vifs et pénétrants Il m'en reste le souvenir d'un visage sévère sur lequel je ne me souviens pas d'avoir vu une seule fois l'esquisse d'un sourire, à mon égard tout au moins. Il avait des préférences nettement marquées. Bourgeois lui-même, à l'époque les instituteurs faisaient partie de la bourgeoisie, il plaçait les fils de bourgeois dans les premières rangs de la classe, élèves les plus brillants, tant par leur tenue vestimentaire que par leur supériorité affichée. Il y avait notamment le fils du coiffeur, le plus élégant dans sa tenue vestimentaire, ceux des commerçants, de l'ébéniste, du garagiste, du postier, de tous les notables. Les fils d'ouvriers et de paysans étant placés à la suite.
De tous les enfants du bourg, seuls ceux du notaire, du docteur, des directeurs des mines et de la verrerie étaient absents. Ils ne fréquentaient pas la communale. La pension à la ville d'Autun, située à vingt kilomètres, était plus convenable pour ces enfants des hauts dignitaires de la commune.
De la mésestime de cet instituteur à mon égard, je garde, entre autre, un souvenir particulièrement cuisant. Il avait le don de percevoir celui qui n'avait pas bien appris sa leçon ou négligé le devoir donné la veille. Chose qui m'arrivait assez fréquemment. Bien souvent en effet, pendant l'exposé de la leçon, je laissais mon esprit s'évader dans des rêves imaginaires d'un monde meilleur où même tout simplement j'étais "dans la lune" sans pensée particulière, inhibé par une condition d'infériorité que je n'acceptais pas. Un jour où il m'arriva d'être la victime d'une de ces évasions, je fus dans l'impossibilité de faire mon devoir correctement. Lors de la correction, voyant certainement une gêne dans mon attitude, il m'appela sur l'estrade où il trônait pour m'interroger sur le sujet. Il me fut bien sûr impossible de dire un mot ni d'écrire quoi que ce soit au tableau. Le maître se mit en colère et entreprit de me forcer à répondre à ses questions. Devant mon silence obstiné il écrivit au tableau, à hauteur de ma tête, quelques lignes concernant la leçon. Puis, me prenant par les deux oreilles il me cogna violemment le front contre le tableau pour faire entrer dans ma petite cervelle rebelle les phrases qu'il avait écrites. Inutile de préciser que je sortis de là non sans quelques ecchymoses assez voyantes au front, sans que pour cela les mots écrits au tableau soient entrés dans ma mémoire. Le soir, rentré à la maison, je dis à mon père qui était l'auteur des traces inhabituelles qui ornaient mon front. Il se mit dans une violente colère. Dès le lendemain il s'en vint rencontrer l'instituteur et lui fit comprendre que s'il lui arrivait encore de me molester comme il l'avait fait il aurait affaire à lui. A compter de ce jour, le coléreux Maître cessa toute violence à mon égard ; par contre, de toute évidence, ne portant pas les Italiens dans son cœur, je fus loin de faire partie de ses élèves préférés et les brimade dont j'eus à souffrir suite à l'intervention de mon père, si elles ne furent pas physiques, n'en furent pas moins éprouvantes moralement et non sans influence négative sur les résultats de mon travail scolaire.
En sus de cette discrimination de fils d'émigrés, je devais subir celle de fils d'ouvrier. Que n’ai-je pas rêvé de la tenue vestimentaire de ces fils de bourgeois, notamment celle du fils du coiffeur. Elégant dans sa tenue toujours tirée à quatre épingles, exhibant ses culottes de belle toile impeccable, parfaitement propres et repassées, tenues par une belle ceinture de cuire et ses chaussures en cuir. Quel contraste avec ma paire de sabots, mes culottes de grosse toile taillées par ma mère dans les vieux pantalons de mon père avec un fond rapporté pour un plus long usage et un remplacement facile ne compromettant pas la poursuite de la carrière de ma culotte. Les passants pour la ceinture n'existant pas sur les pantalons de mon père, je devais me contenter d'une vulgaire paire de bretelles cachées sous ma blouse. Ce n'était pas tellement l'envie qui me torturait, c'était la souffrance de l'injustice du sort que le gamin sensible que j'étais, ne pouvait accepter. Faute de pouvoir l'exprimer, elle gonflait ma tête et ma poitrine et m'enfermait dans une solitude qui de jour en jour devenait de plus en plus pesante.
En revanche, nous, fils d'ouvriers et de paysans, en hiver, quand la cour était recouverte d'une épaisse couche de neige, retirions une certaine supériorité grâce aux sabots que nous portions. Hormis les batailles de boule de neige, les glissades étaient notre principale oc-cupation pendant la récréation. Sur une dizaine de mètres, nous damions avec nos pieds une piste de 50 cm de largeur environ que nous arrosions avec un peu d'eau. Le gel recouvrait cette piste d'une fine couche de glace. Et alors, les uns après les autres nous nous élancions dans une glissade effrénée et c'était à celui qui serait le plus rapide et qui irait le plus loin. Avec nos sabots nous avions une supériorité écrasante sur les fils de bourgeois dont les belles chaussures de cuir refusaient d'accomplir de telles performances. Le manteau neigeux persistant souvent pendant plusieurs semaines, la réduction progressive du décrochement du talon de nos sabots provoquée par l'usure des semelles leur donnait chaque jour davantage de glisse et les fils de bourgeois écoeurés désertaient la piste de glissade. Heureuse revanche ! Mais il y avait un prix à payer :l'usure plus rapide qu'à l'accoutumée de nos sabots ne passait pas inaperçue à la maison et nous valait la réprimande des parents.
Les conditions d'existence plus que modeste dans notre famille d'émigrés ajoutait encore à mon état d'infériorité dans les jeux par rapport à mes camarades plus fortunés. Une image en demeure particulièrement présente dans mon esprit. Il s'agit du jeu de billes. Je n'avais naturellement pas d'argent pour acheter les précieuses billes de terre vernissées aux chatoyantes couileurs et devais me contenter de regarder avec envie mes camarades jouer. Ce jeu consistait à lancer les billes pour renverser, à trois ou quatre mètre de distance, un petit tas de bille constitué de trois billes posées au sol côte à côte en triangle, surmonté d'une quatrième bille. Le jeu commençait par un tirage au sort pour désigner l'heureux élu qui, le premier, irait s’asseoir par terre, derrière le petit tas de billes, jambes écartées pour arrêter celles lancées par les joueurs qui manqueraient la cible, en devenant alors l'heureux propriétaire.
Les lanceurs s'alignaient derrière une ligne droite tracée à la distance voulue de la cible, perpendiculairement à l'axe du petit tas de billes, et tiraient ensemble sur la cible. Il fallait beaucoup de précision, d'adresse et surtout de la chance pour atteindre le but. Parfois, c'était une véritable pluie de billes qui, manquant la cible, venaient se loger entre les jambes du joueur assis et devenaient siennes. Lorsque qu'un des lanceurs atteignait la cible, il remplaçait celui qui était assis pour empocher à son tour les billes malchanceuses. Parfois la pluie de billes était telle qu'elles débordaient des poches de l'heureux réceptionniste et s'égaraient entre les pieds des joueurs.
C'est en m'emparant subrepticement de quelques unes de ces billes perdues, que je pouvais tenter ma chance et tirer enfin sur la cible tant convoitée. Il m'est arrivé au moins une fois, peut-être davantage, souvenir inoubliable, et l'image qu'il m'en reste demeure unique, d'atteindre la précieuse cible et de m'asseoir enfin à la place du gagnant et d'empocher une énorme quantité de billes. Ainsi je pouvais jouer sans dépenser un centime jusqu'à ce que la chance m'abandonne, que je sois "queusser" (en patois ruiné – plus de billes) et que je n'ai plus qu'à attendre une nouvelle occasion de ramasser des billes perdues pour recommencer. Il m'arrivait parfois d'être si riche en billes que je pouvais faire du troc et les échanger contre des caramels ou autres folies que je ne pouvais m'offrir en temps ordinaire.
Au rythme des saisons qui conditionnaient nos jeux à la récré, s'écoulèrent mes quatre années passées sous le joug de ce Maître. Malgré le peu d'application mis à apprendre mes leçons et faire mes devoirs, je fus un élève moyen. Il faut dire que le milieu familial dans lequel je vivais ne m'était d’aucun secours pour progresser dans mon travail scolaire.
Notre mère, très occupée par ses travaux du ménage, de couture, de jardinage et de lavandière pour les bourgeois, avait suffisamment à faire pour boucler se fins de mois sans devoir s'intéresser à nos travaux d'écoliers. De plus, la formation scolaire rudimentaire qu'elle avait reçue en Italie, de même que ses connaissances en Français ne la prédisposaient pas davantage à mettre le nez dans nos cahiers et nos livres. A ce propos, je dois cependant dire que j'ai toujours été très surpris et admiratif devant le parfait parler français teinté d'accent bourguignon, sans aucune consonance Italienne, que j'ai toujours entendu parler par mes parents. De tous les Italiens, arrivés en France avant, pendant ou après eux, je n'en connu aucun qui parla si parfaitement le Français sans que l'on puisse soupçonner leur véritable origine. Chaque médaille a cependant son revers. Ce ne fut pas un avantage pour nous, enfant. Nos parents parlant toujours Français à la maison nous n'apprîmes jamais la langue de notre terre d'origine. Cela pourrait être considéré aujourd'hui comme un exemple "d'intégration" réussi et peu commun. Ils en avaient un certain mérite et je pense que dans leur esprit ils se devaient d'agir ainsi. Ils vivaient sans nostalgie affichée de la terre qu'ils avaient dû quitter et avaient certainement à cœur avant tout, pour le bien et l'avenir de leurs enfants, de les intégrer entièrement dans la langue et la culture du pays qui les avaient adoptés.
Quant à mon père, son travail, ses occupations dans notre grand jardin et son talent de joueur d'accordéon auquel il consacrait pratiquement tous ses samedi et ses dimanches pour jouer dans les bals populaires de la région, ne lui laissaient guère de temps pour s'intéresser aux travaux scolaires de sa progéniture. Sa préoccupation première en ce qui nous concernait mon frère et moi, était d'occuper le maximum de notre temps libre au travail du jardin, à la coupe du bois dans la forêt ou encore à la cueillette des champignons pour les faire sécher ou faire des conserves. Par contre, j'ai toujours été surpris et ai admiré la facilité avec laquelle il savait parfaitement rédiger une lettre en Français. Je pense que cela devait être naturel chez lui. Ne jouait-il pas de l'accordéon en connaissant parfaitement le solfège sans jamais avoir appris que de lui-même ? Il donnait même des leçons de solfèges et d'accordéon à des jeunes qui venaient régulièrement à la maison suivre son enseignement. Contre rétribution évidemment, manière d'arrondir les fins de mois.
Bref, si l'ambiance familiale n'était pas propice au développement de nos facultés purement intellectuelles, nos parents devaient tout au moins nous avoir transmis des gènes favorables à l'apprentissage scolaire. Malgré le climat entretenu par ce Maître peu amène à mon égard, je me classais honorablement. Je faisais toujours partie des quatre premiers. Sur vingt à vingt cinq élèves, c'était honorable. La plupart du temps, j'étais troisième ou quatrième. Je n'ai jamais pu parvenir à la première ou à la deuxième place; ce fut ma déception et mon grand regret. Mon frère et ma sœur étaient d'ailleurs aussi des élèves plutôt bons.
Je passais ainsi quatre années de ma scolarité sous la férule d'un maître peu amène à mon égard. Je pense qu'elle marquèrent défavorablement et d'une manière indélébile mon comportement d'écolier. Malgré cela, mon admission dans la classe du certificat d'études allait sérieusement contribuer à améliorer les deux années que j'allais y passer.
Le directeur de l'école en était le Maître. Il approchait de la retraite. Il devait d'ailleurs la prendre à la fin de ma deuxième année de classe avec lui. C'était un grand bonhomme grisonnant bien charpenté, très distingué à l'allure très classique d'un brave bourgeois débonnaire empreint d'une autorité respectable et respectée, arborant une superbe moustache poivre sel très soignée et élégamment retroussée. De sa personne se dégageait une bienveillance naturelle. Il ne portait pas la blouse grise, il était toujours vêtu d'un costume noir strict couronné d'un faux col immaculé. Son allure élégante, très dix neuvième n'enlevait rien à son abord obligeant. Toujours d'une humeur égale, il ne marquait aucune préférence. Il donnait la même chance à chaque écolier. Avec lui je me sentais enfin à l'aise et l'école n'était plus la corvée qu'elle était auparavant. Des deux années que je passais dans sa classe, je ne garde aucun souvenir de désagrément ni d'évènements majeurs qui aient pu marquer leur déroulement.
Pendant les récréations, je faisais partie des grands et la paix que je ressentais dans mon travail scolaire avait une influence favorable vis à vis de mes camarades. Je n'en subissais plus les brimades et fraternisais plus volontiers avec eux. Je n'étais plus le petit Italien renfermé, craintif ayant peur de mal faire et d'être mal mené. Je m'affirmais d'avantage, une fois, j'ai même été classé deuxième. Pour clore ces deux années de travail studieux et serein j’obtins mon certificat, sans mention mais avec une note honorable.
Ainsi se termina ma scolarité à la communale de la place de l'hôtel de ville.
Le cours complémentaire
Après le certificat d'études un choix se présentait. Soit, comme la plupart de mes camarades ouvriers et paysans, l'école étant obligatoire jusqu'à quatorze ans, demander une dispense pour aller travailler à la mine, à l'usine, à la ferme familiale ou comme domestique de ferme. Soit poursuivre les études scolaires pendant deux ans au cours complémentaire.
Ce fut cette deuxième option que mes parents choisirent. Non qu'ils aient les moyens de me faire poursuivre mes études, mais bien que cela leur en coûte financièrement, ils avaient à cœur que je termine ma scolarité avant d'apprendre un métier.
Le 1er octobre 1938, je faisais donc mon entrée au cours complémentaire. Il se trouvait dans un bâtiment situé à quelques centaines de mètres au-delà de la place de l'hôtel de ville vers le haut du bourg. Il comprenait deux classes. Celle de première et deuxième année après le certificat, et la classe préparatoire du brevet élémentaire et d'entrée aux grandes écoles. L'accès se faisait par la cour de récréation dont je conserve un souvenir de grisaille et de tristesse; de dimensions relativement réduites, environ vingt cinq mètres de longueur sur dix de largeur, elle était bordée sur toute sa longueur, face au bâtiment de l'école, par un sombre préau, et sur chacun de ses deux autres cotés par un haut mur de clôture. Derrière le préau se trouvait le terrain de sport de l'école. C'est dans cet univers qu'allait se dérouler la dernière étape très particulière de ma vie d'écolier.
Il faut préciser le contexte dans lequel j'allais me trouver avec ceux qui avaient choisi de poursuivre leur scolarité après le certificat d'études.
À l'époque, généralement, les élèves qui, franchissant le cap du certificat, se dirigeaient vers le cours complémentaire, se destinaient à poursuivre leurs études jusqu'au brevet ou majoritairement pour s'orienter vers des études supérieures. C'était plutôt un privilège réservé aux enfants de notables, de commerçants, artisans ou de paysans aisés ayant les moyens de subvenir sans difficulté aux frais de leur scolarité. C'est dire que j'étais à cent lieux de mon milieu social. Je pense que mes parents, soucieux qu'ils étaient du minimum d'instruction que je devais posséder, ne s'en étaient pas préoccupés.
D'entrée, la différence fut faite par le mode vestimentaire et l'équipement scolaire de mes camarades filles et garçons, bien supérieurs aux miens (le cours complémentaire était mixte ce qui était nouveau pour moi). De la classe du certif que j'avais quittée nous étions seulement deux. Les autres les s'en étaient allés travailler à la mine, à l'usine ou aux champs. Mon condisciple était fils d'un artisan plombier; ce qui, dans l'ordre de l'échelle sociale, était de plusieurs degrés au dessus de moi.
Dès l'entrée dans la salle de classe, une surprise m'attendait. C'était une grande pièce divisée en deux espaces bien distincts. L'accès se faisait dans une première partie qui occupait le tiers de la salle environ. Le sol était dallé comme la plus ordinaire des salles de classes mais d'une propreté exemplaire. Le long des murs, à droite et face à l'entrée s'alignait une rangée de placard bas de cinquante centimètre de haut et de quarante de profondeur environ. Deux portes manteaux étaient fixés au dessus de chaque placard. Au milieu de cette partie de la pièce il y avait deux grandes tables à hauteur d'établi en dessous desquelles se trouvaient des rangées d'étagères. Vu son aménagement, cet espace devait être utilisée comme vestiaire et atelier (j'appris, bien à mes dépend, que l'on y fabriquait des modèles réduits d'avion).
L'autre partie de la pièce, située à la suite à gauche, était la salle de classe proprement dit avec le bureau du professeur, le tableau noir et quatre rangées de tables individuelles (suprême luxe que je n'avais pas connu) et, particularité peu habituelle pour une salle de classe, le sol était recouvert d'un magnifique parquet en bois parfaitement poli, ciré et reluisant. Tout au fond se trouvait une porte donnant accès à la classe du brevet.
Lorsque tous les élèves de première et deuxième année furent entrés dans la partie vestiaire-atelier, un des professeurs - ils étaient deux, le mari et son épouse - en l'occurrence le mari, nous expliqua ce que seraient nos obligations, possibilités et "avantages" pour l'année scolaire qui commençait. Je compris alors combien le fossé serait grand entre mes condisciples et moi et j'entrevis le calvaire qui m'attendait. Tout d'abord, dès notre entrée dans la salle de classe, nous devions quitter nos chaussures et chausser des pantoufles, obligatoire pour fouler le parquet si soigneusement ciré. Les placards étaient à notre disposition, un par élève, pour y ranger nos chaussures et placer nos pantoufles après usage. Etaient réservés à chacun les portes manteaux correspondants. Les deux tables établis placées dans la pièce étaient destinées à la construction de modèles réduits réalisés pendant le temps de travail pratique dirigé intégré dans le temps de cours. Cependant, pour y participer nous devions acquitter une cotisation mensuelle. Moyennant une autre cotisation, une coopérative scolaire était à notre disposition pour un financement à prix préférentiel de fournitures et divers arti-cles tels que biscuits ou autres douceurs et boissons pour calmer d'éventuels creux d'esto-mac pendant les récréations. Autre avantage du cours complémentaire, chaque semaine, pris sur le temps de travail scolaire, le samedi après-midi avait lieu une demi-journée de sport. Mais pour y participer le port d'un short blanc était obligatoire.
C'était le ciel qui me tombait sur la tête. Mes parents n'avaient pas fait de visite préalable pour être informés des conditions d'admission au cours complémentaire. S'occupant peu de notre éducation scolaire, ils n'avaient pas dû en voir la nécessité et ne s'étaient pas préoccupés du changement que cette nouvelle école pouvait apporter à ma vie d'écolier. A la maison, porter des pantoufles était un luxe que ne nous ne pouvions nous permettre; les chaussons tricotés en fort coton par ma mère avec semelle renforcée d'une pièce de toile résistant à l'usure en faisaient usage.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, n'étant plus en sabots et ayant des chaussures je n'avais bien sûr ni chaussons, ni pantoufles à chausser pour cette première demi-journée, je dus me rendre en chaussettes au pupitre qui m'était réservé. Quant à demander à ma mère l'argent nécessaire pour construire des modèles réduits et faire partie de la coopérative scolaire j'avais peu d'espoir d'avoir une réponse positive; restait le short ?
Rentré à la maison pour le petit déjeuner, je rapportais à ma mère les conditions de participations énoncées par le professeur. Pour les pantoufles, comme je m'y attendais, pas question de faire une telle dépense, une bonne paire de chaussons feraient l'affaire. Pour la question des cotisations, la réponse fut franchement négative, nous n'avions pas les moyens de nous payer ces fantaisies, construire des modèles réduits d'avion et faire partie de la coopérative n'étaient pas indispensables pour la poursuite de mon année scolaire. Pour le short la question ne fut pas rejetée, mais, il fallait patienter. Ma mère achèterait du tissu et me le confectionnerait elle-même.
C'est donc nanti de ces réponses et chaussons en poche que je retournais au cours l'après midi. Piètre consolation ! Le fils du plombier, s'il avait eu plus de chance que moi et obtenu des pantoufles et la promesse d'achat d'un short, ne s'était pas vu accorder l'argent nécessaire pour participer à la construction des modèles réduit et à la coopérative scolaire. Je ne serais donc pas le seul à être simple spectateur dans la construction des modèles réduits et à ne pas profiter des privilèges de la coopérative scolaire.
Ainsi commença mon année de cours complémentaire. Ce n'était là que le prélude d'une période de ma vie qui me marqua profondément. Comme ce fut le cas pendant les quatre premières années à l'école des garçons, du point de vue purement scolaire il y eut des hauts et des bas, j'étais plus souvent "dans la lune" que présent au cours. D'autant que la discrimination crée par les conditions de participation aux activités extrascolaires ne fut pas sans accentuer "ma différence" et provoquer de plus fréquentes "évasions".
Le professeur était un homme sec, maigre, au visage anguleux et au regard perçant, volontaire, auto satisfait, sûr de lui, autoritaire et coléreux. Il était, entre autre, notre professeur de français. Pour lui, dans la narration, seul les pronoms personnels comptaient, le pronom indéfini "on" ne devait jamais être utilisé. "On est un con !" disait-il. Ce n'était pas un tendre et il ne faisait pas de sentiment. Il reconnaissait quand même les facultés de ses élèves et, en tant que prof de dessin, il me classa toujours le premier. En géographie aussi il me reconnut certaines dispositions. Le sujet de l'année portait sur les Etats-Unis d'Amérique. Lors d'une composition il nous donna comme sujet la narration d'un voyage à travers les Etats-Unis. Ayant toujours rêvé de voyages, j'avais suivi les leçons sur ce sujet avec beaucoup d'intérêt. Aussi, me sentant parfaitement à l'aise, sans hésiter, partant de New York, traversant les Appalaches, me rendant en Louisiane, ensuite, par le Texas et le Nevada, je poursuivais par les Rocheuses pour rejoindre New York non sans m'arrêter à Chicago en citant les villes importantes où je passais et donnant les particularités de chaque région. Sans aucune hési-tation, je racontais ce périple, avec tous les détails que pouvait contenir mes quatre pages de composition. Je dus même me restreindre car j'en aurais conté d'avantage. La narration de mon voyage fut un franc succès, outre la meilleure note, elle fut donnée en exemple et lue dans notre classe et dans la classe du brevet. Le prof ne manquait pas de faire valoir ce qui lui était du dans le savoir de ses élèves.
Son épouse, bien qu'assez froide au premier abord et sachant se faire respecter des élèves, se montrait beaucoup plus compréhensive. C'est à elle que je dois de n'avoir pas gâché complètement cette année de cours complémentaire. Combien de fois, sans animosité, ne m'a-t-elle pas interpellé en me disant "Ferrua ! Vous êtes dans la lune revenez en classe !"
Elle était notre professeur de mathématiques. En géométrie je n'avais aucune difficulté, tout au contraire la démonstration d'un théorème était un jeu passionnant pour moi. Pour le calcul je m'en sortais assez bien. Quant à l'algèbre je perdais pied au fur et à mesure du déroulement des leçons et arriva un stade où je n'y comprenais absolument plus rien. Lorsque nous en vînmes aux équations du premier degré Il me fut impossible de faire le devoir qui nous avait été donné sur le sujet. Je copiais sur mes condisciples et interprétait à tort et à travers leur démonstration. A la leçon d'algèbre suivante, le hasard ou l'attention bienveillante de la prof à mon égard, voulut que je sois appelé au tableau pour faire la démonstration de cette équation. Je fus naturellement incapable de démontrer quoi que ce soit. Ce ne fut certainement pas un hasard si elle m'avait demandé de venir au tableau. Elle ne pouvait ignorer que je n'avais rien compris à ses dernières leçons. Sans éclat, calmement, je dirais même avec bienveillance, à mon intention, elle entrepris de refaire entièrement la leçon sur les équations du premier degré jusqu'à ce que j'en ai parfaitement compris le raisonnement. A partir de cette date, je fus toujours le premier de la classe en mathématique et cité en exemple.
Sur le plan purement scolaire, cette année au cours complémentaire eut donc des hauts et des bas et je me situais dans une bonne moyenne. Sur le plan humain, il en fut tout autre. Pour les modèles réduits, ma souffrance morale fut incommensurable. Pendant le cours je devais me contenter de regarder les autres consulter leur plan, couper et coller les morceaux de bois de balsa (bois très léger utilisé pour les maquettes) entoiler la carlingue, les ailes et la queue, monter entièrement l'avion et enfin adapter le moteur et l'hélice. Je tournais inlassablement autour des deux tables, les mains derrière le dos, ne pouvant qu'envier mes condisciples sans pouvoir toucher une seule pièce et ne ressentir qu'une atroce frustration.
Chaque semaine, un après-midi était consacré à ce travail. Les avions terminés, nous nous rendions sur le terrain de sport situé derrière le préau et les heureux pilotes pouvaient lancer leurs avions dans les airs pour procéder aux mises au point nécessaire. Je me contentais d'être spectateur et de courir rapporter l'avion après son atterrissage avec l'espoir d'être récompensé en lançant l'avion au moins une fois. Mais mes condisciples, passionnés d'aviation et complètement indifférent à mes regards d'envie ne me donnèrent jamais cette chance. Quant au prof, trop préoccupé par l'évolution des oiseaux de bois et de toile, il m'ignorait complètement. Ma seule consolation était de ne pas être seul à être frustré. Le fils du plombier n'avait pas plus de chance que moi.
Ce furent les séances hebdomadaires de sport du samedi après midi qui me firent le plus cruellement souffrir. Ma mère n'ayant pas conscience de l'importance que pouvait représenter le short obligatoire, tarda tant et si bien a le confectionner que la fin de l'année scolaire arriva sans que la pièce de tissu spécialement achetée pour cette usage, n'ait pris sa forme. Ayant d'autres chats à fouetter, elle ne pouvait comprendre ma détresse. L'ajustement de ses fins de mois était plus important pour elle. Ce short étant obligatoire pour la séance de gym, tous les samedis après-midi de l'année scolaire, maudissant le sort de subir l'humiliation de cette longue attente, ruminant ma révolte et ma colère intérieure, je n'eus d'autre ressource que de ronger mon frein en arpentant dans une douloureuse solitude la cour de l'école attendant que les autres rentrent du terrain de sport. Le fils du plombier eut plus de chance que moi, sa mère fut plus compréhensive. Dès le premier samedi il eut son short et pu participer à la séance de sport.
Quant à la coopérative scolaire, les transactions ayant lieu pendant les récréation, je demeurais à distance, feignant de les ignorer et d'en dédaigner les avantages.
Ce fut ainsi que se passa ma première année de cours complémentaire. Bien qu'il m'ait été possible de poursuivre un an de plus, elle ne fut pas renouvelée. Pourquoi n'ais-je pas terminé ma scolarité ? Sans le vouloir réellement, peut-être ais-je contribué, aidé par le hasard, à me priver de cette année d'étude.
L'adieu à l'école
Comme l'année précédente, pendant les vacances, début septembre, avant la rentrée scolaire du 1er octobre, j'allais me louer pour faire les vendanges pendant une quinzaine de jours dans un vignoble de Bourgogne situé à environ vingt kilomètres de la maison. Nous étions en 1939 et bon nombre de vignerons étaient mobilisés. Pour pallier à leur absence, ceux qui avaient la chance d'être demeurés au pays, prirent en charge le ramassage des raisins et la vinification de leur récolte. De ce fait, les vendanges se prolongèrent jusqu'à la mi-octobre. Mon patron me demanda donc de rester pour terminer les vendanges. Céder à sa demande, c'était manquer la rentrée du 1er octobre au cours complémentaire. Mais pourquoi ne pas reporter celle-ci au 15 octobre, les professeurs seraient compréhensifs et ne me refuseraient pas de faire ma rentrée en classe avec un peu de retard. M'étant lié d'amitié avec mon patron, c'était un jeune de dix-neuf ans qui n'avait pas été mobilisé, après avoir mûrement réfléchi, le travail et l'ambiance plutôt agréable m'incitèrent à rester. Il faut dire que dans le monde de femmes où nous étions, la présence des hommes était appréciée et comme du haut de mes treize ans j'avais déjà ma taille d'adulte, ce séjour supplémentaire n'était pas pour me déplaire. Qui sait si dans mon fort intérieur, sans me l'avouer, ne pensais-je pas que ce retard serait une bonne raison pour ne pas renouveler une désagréable année de cours complémentaire ?
A la mi-octobre, je rentrais donc à la maison et, mes parents n'ayant marqué aucun intérêt sur la poursuite ou non de ma scolarité jusqu'à l'âge légal, je ne retournais pas au cours complémentaire. Est-ce par crainte et timidité de me présenter avec du retard ou soulagement de ne pas recommencer une nouvelle année scolaire dans ce milieu sociale où je ne me sentais pas à l'aise ? Encore aujourd'hui je ne saurais le dire. Une fois de plus, je me sentais frustré et rongé de regret. Mais en même temps j'étais soulagé en me sentant libéré de ne pas avoir à subir de nouveau la discrimination sociale dont j'avais souffert l'année précédente. Moralement, ce fut très lourd à supporter car difficile à accepter. L'instruction était un privilège auquel je ne pouvais accéder. Le cours de ma vie basculait. J'allais entrer dans le monde du travail. Monde rural et ouvrier, alors fermé au droit du savoir, loin de la ville où j'aurais pu avoir la possibilité de poursuivre des cours tout en travaillant. C'est dans cet état d'esprit, la mort dans l'âme, enfermé dans une pesante et douloureuse solitude, que je dus me résoudre à terminer là mon parcours scolaire.
Puisque j’étais libéré de ces obligations, bien que j'aie eu de quoi m'occuper à la maison avec les bêtes et le jardin, mon père jugea que je devais à présent participer au budget familial. Sans attendre, dès mon retour de vendange, Il m'accompagna à l'usine pour m'y faire embaucher.
 
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Naissance du sentiment de liberté
Comme je l'ai évoqué au début du chapitre précédent, je reviens au premier tournant de mon existence qui déboucha sur deux chemins parallèles. L'un étant celui de mon parcours scolaire, l'autre que je pourrais appeler d'une façon très relative, celui de mon temps libre passé en dehors de l'école Ce temps libre fut véritablement pour moi et ce malgré les obligations parfois plus ou moins agréables qu'il me réservait, le vécu, sinon conscient tout au moins apprécié, de la naissance du sentiment de liberté. Il fut marqué par une opposition complète avec le climat d'enfermement contraignant et le sentiment d'infériorité et de douloureuse solitude ressenti dans le milieu scolaire depuis mon entrée à l'école de garçons.
Je vais revenir en arrière, au moment de mon entrée à l'école de garçons, pour conter ce que fut pour moi ce chemin qui me conduisit à ce nouveau sentiment.
Jusqu'alors, ma vie de bambin, s'était déroulée, en acteur et spectateur d'un monde qui se limitait, lorsque nous étions au hameau de la Forge, à la famille, aux proches, aux amis et aux gosses du hameau, et ensuite, lorsque nous vînmes habiter au bourg, à la colonie Italienne et aux gosses du quartier. Vie somme toute assez monotone avec ses hauts et ses bas, mais sans grands bouleversements ni cadre vraiment contraignant et oppressant. C'est à mon entrée dans le cadre fermé du milieu scolaire qu'une partie de mon évolution sociale se déroula dans un univers totalement différent.
Dans son ensemble, le temps passé à l'école, malgré quelques passages plus ou moins heureux, fut vécu dans un milieu où je redoutais d'entrer chaque matin. Je ne pouvais y être moi-même, inhibé que j'étais par mon complexe d'infériorité du fils d'émigrés et par le refoulement de la libre expression de mes sentiments face à des Maîtres peu compréhensifs et défavorablement influencés par ma condition.
Le temps passé hors de l'école, s'il n'était pas toujours parfait, compte tenu des vexations subies par le fils d'émigrés et des occupations qui m'étaient imposées à la maison, me comblait par contre d'un sentiment de délivrance et, par moments, même, lorsque je pouvais m'échapper à ces vexations et à mes obligations sociales et familiales, m'enivrait d'une bienfaisante sensation d'indépendance.
Le sentiment nouveau qui en découla, si je n'eus alors pas conscience qu'il puisse être celui de la liberté, m'en procura toutefois les privilèges. C'est pourquoi, revivant intensément la jouissance que j'éprouvais dans ces moments-là, je considère aujourd'hui que ce fut pour moi la naissance du sentiment de liberté.
Je crois qu'il est plus facile de parler des moments difficiles et douloureux de l'existence que de ceux où l’on est comblé de joie et de bonheur. Les blessures reçues font mal, elles peuvent arracher des cris. Le bonheur et la joie nous transportent dans un au-delà immatériel difficile à traduire avec des mots. De mon parcours scolaire j'ai traduit sans difficulté les souffrances engendrées par un complexe d'infériorité qui me marqua profondément de blessures qui ne se cicatriseront jamais. Les corvées familiales ou toutes autres occupations qui furent les miennes en dehors del'école, même si parfois elles me pesaient, furent pratiquement, aussi minimes soient-elles, toujours source d'épanouissement. Les faits parlent d'eux-mêmes…
Les premières années passées rue de la Verrerie, en me plongeant dans une vie plus animée, furent fort différentes de celles qui s'étaient écoulées au hameau de la Forge Je m'y accoutumais sans difficulté, bien au contraire. Si la cohabitation avec les gamins du quartier me fit parfois souffrir de ma condition d'émigré, les années de maternelle n’avaient pas représenté de désagréments majeurs, et, vu mon jeune âge j’étais dispensé des corvées familiales. L'insouciance de l'enfance contribua également à mon adaptation et cette période se déroula sans événements mémorables.
Ce fut lors de mon entrée à l'école de garçons en 1933, j'avais alors sept ans, qu’en commençant à ressentir réellement le poids des contraintes de la scolarité, je me mis à apprécier le temps passé hors l'école, notamment la vie familiale. Celle-ci, bien que dénuée de toute démonstration affective - les parents étaient sévères et avaient conservé les habitudes des rudes piémontais, durs à la besogne, et exigeants - devint un refuge où j'étais délivré des moments scolaires difficiles. Etant le dernier né de la famille je bénéficiais d'une certaine préférence et de quelques marques d'affection dont je jouissais davantage.
Un soir de juillet
C'est en 1934 que survint l'évènement qui allait bouleverser cette situation privilégiée et influencer grandement mon comportement à venir. Le 6 juillet, au retour de l'école en fin d'après-midi, je fus étonné de voir qu'il y avait beaucoup de monde à la maison. Etait notamment très présente la Marie, notre ancienne voisine du hameau de la Forge avec laquelle nous avions gardé des relations suivies car nos deux familles étaient demeurées très proches. Je me demandai alors pourquoi tous ces gens à la maison sans raison apparente pour moi ? Pourquoi nous, les enfants, mon frère aîné de douze ans , ma sœur de dix ans et moi qui en avait huit, dès le retour de l'école, sans explication convaincante, dûmes-nous aller dîner et dormir chez la voisine ? Dans une chambre, à même le sol, elle avait étendu des matelas sur lesquels nous allions passer une interminable nuit. Nous ne pûmes dormir tant l'énigme de ce brusque dérangement de nos habitudes nous avait perturbés. Nous étions dans l'impatiente attente des premiers reflets du jour que dessineraient les persiennes sur le mur de la chambre. Au réveil, saurions-nous la raison de ce bouleversement ?
Déception ! Nous ne rentrâmes pas à la maison. En compensation peut-être, nous fûmes gratifiés d'un bon lait au chocolat avec des tartines de pain frais généreusement beurrées. Ce changement radical de nos habitudes, comparé à notre quotidien, bol de lait teinté de café et tartines de pain grillé toutes nues, ajouta au climat insolite qui nous entourait.
Après ce savoureux petit déjeuner, nous pensions pouvoir enfin percer le mystère. Mais la voisine nous mit sur le chemin de l'école, et nous ne pûmes, au passage, que jeter un regard furtif sur notre maison devenue si mystérieuse.
Cette matinée à l'école fut, pour moi, comme notre nuit, interminable. Depuis la veille au soir le temps s'était comme suspendu et je restais en attente d'une explication. J'étais dans un monde à part, où le mystère, poursuivant son chemin, s'amplifiait au fil des heures. Mon regard était rivé sur la pendule dont les aiguilles me semblaient immobiles. La voix du maître égrenant sa leçon n'était qu'un murmure couvert par les lancinantes questions qui me harcelaient. Pourquoi ce bouleversement ? Pourquoi tout ce monde chez nous ? Pourquoi ne nous avait-on pas laissé entrer à la maison ? Pourquoi avions-nous dîné, dormi et pris notre petit déjeuner chez la voisine ? Pourquoi n'avions-nous pas vu notre mère ?
Ce n'est qu'après cette interminable matinée, qu'il nous fut enfin permis de revenir à la maison. Grande fut notre surprise. À travers la transparence des voiles entourant son berceau nous découvrîmes un petit frère arrivé pendant notre absence. Mais notre émerveillement devant ce bébé, qui, nous le sentions déjà, apportait une atmosphère nouvelle chez nous en ajoutant un maillon de plus à la famille, ne donnait pas de réponse à mes questions. D'où venait-il ce petit frère ? Comment était-il arrivé là ? Quel rapport pouvait-il y avoir entre cette brusque apparition, ce remue ménage et notre éloignement de la maison ? Le mystère demeurait. Mais, bien qu'aucune explication satisfaisante ne nous fut donnée, l'imprévu et l'importance de l'évènement estompèrent les questions que je me posais.
À l'époque, nous ne pouvions faire le rapprochement entre l’arrivée du petit frère et le bouleversement intervenu depuis la veille au soir. Nous ne le ferions qu'en devenant hommes et femmes nous-mêmes.
Pour moi, cette nuit et cette matinée demeureraient toujours un événement, un souvenir de rêve éveillé. Sensation forte, indéfinissable provoquée par cette rupture avec la monotonie des jours où rien ne se passe d'autre que la répétition d'hier, d'aujourd'hui, de demain, sans imprévu notable pour l'enfant d'une famille vivant au jour le jour du strict nécessaire.
Ce jour- là, je n'en eus pas conscience, mais le monde où je vivais avait soudain basculé. Le cours de ma vie allait être bouleversé. Dernier-né, jusque là hissé sur un piédestal et adulé, j'allais être détrôné, remplacé par le nouveau venu. De plus, je devins son esclave. Dès sa naissance, bien souvent, le jeudi et le dimanche, en début d'après midi, lorsqu'il pleurait et ne pouvait s'endormir, j'avais à charge de le bercer pour qu'il trouve enfin le sommeil. La chambre ayant une fenêtre donnant sur la cour devant la maison, aire de jeu de mes camarades du quartier, je devais me contenter de les regarder s'amuser tout en imprimant un va et vient endormeur au berceau. Il m'arriva à plusieurs reprises, la rage au cœur de ne pouvoir aller jouer, d'exagérer si violemment le va et vient que le berceau se renverse et, qu'au grand dam de ma mère, le petit frère tombe sur le pavé. J'étais alors gratifié de quelques bonnes taloches
Pour compléter la corvée, l'après midi, lorsque le petit frère avait terminé son "dodo", je devais le promener dans sa poussette. Ne pouvant supporter la monotonie de cette corvée, j'en fis un jeu. M'éloignant de la maison familiale je l'emmenais dans la rue Bouteille. Elle était en pente sur une centaine de mètres de long. Du haut de la rue, élançant la poussette, je sautais sur le repose pieds, et, m’appuyant des deux mains sur le dossier, je dévalais la rue à grande vitesse pour le plus grand plaisir du petit frère, qui, ballotté sur les pavés plus ou moins réguliers, riait à gorge déployée. Arrivé aux deux tiers de la pente, je mettais pied à terre et freinais avec force en me laissant glisser pour m'arrêter au bas de la rue; je répétais ce manège jusqu'à l'heure du retour à la maison. Il faut préciser qu'au fil des jours mes sabots souffrirent d'une usure inhabituelle.
Mais ces corvées ne durèrent qu'un temps et, vu l'enivrant plaisir éprouvé par la vitesse de la poussette, elles furent de peu d'importance comparées au changement qu'apporta la venue du petit frère dans mon comportement. Avec les frustrations provoquées, par la préférence de la famille pour ce dernier né, préférence dont j'avais joui jusqu'à sa naissance, l'insouciance de l'enfance fit place à un repli sur moi –même qui ne fut pas sans influence sur mes difficultés en milieu scolaire. Cela me conduisit en outre à une prise de conscience encore plus grande de ma différence vis-à-vis de mes camarades de jeux et de ma condition sociale.
Le travail en famille
Vers neuf ans, dès que je fus en âge de tenir un outil, aux corvées de "nounou" du petit frère vinrent s'ajouter celles du jardinage, de la cueillette des champignons et du travail d'aide bûcheron. Pour le jardin, c'était en général le jeudi ou le soir après l'école. Au début, avec mon frère, nous avions pour tâche le désherbage du jardin qui était derrière la maison. Le père nous donnait telle ou telle parcelle de terre à désherber et nous devions le faire dans le temps imparti. C'était un travail relativement pénible. Accroupis, nous arrachions les herbes une à une avec nos doigts en tirant sur la tige pour extraire la racine et éviter ainsi qu'elle ne repousse. Je me souviens tout particulièrement d'une parcelle assez importante que nous avions à faire un jeudi après-midi. Ce travail interminable et particulièrement fatigant promettait, au rythme de nos seuls doigts, de nous occuper tout l'après-midi, nous enlevant ainsi tout espoir de pouvoir rejoindre nos camarades de jeux. Pour le faire plus rapidement et pouvoir aller nous joindre à eux, mon frère eut l'idée de faire le désherbage à la pioche. Ce fut rapide, lui piochant, moi ramassant au fur et à mesure les herbes coupées. Après à peine une heure de travail nous pûmes aller jouer. Mal nous en pris, le père ne fut pas dupe et s'aperçut de notre tricherie. Il en fut fort mécontent. La pioche coupait l'herbe au ras du sol négligeant les racines, lesquelles demeurant en terre donnaient rapidement naissance à de nouvelles plantes. Aussi, ce travail étant inacceptable, nous fûmes obligés de recommencer le désherbage, tâche plutôt ardue du fait de l'absence de tiges. Nous dûmes creuser avec les doigts, ongles bourrés de terre, pour avoir suffisamment de prise et faire venir la racine. Il est facile d'imaginer combien fut lourde la punition. Le souvenir de nos doigts sérieusement endoloris nous fit oublier l’usage de la pioche pour le désherbage suivant.
Nous devions aussi bêcher la terre pour les plantations. Mon frère, plus âgé que moi, avait la force d'enfoncer la bêche dans le sol et de retourner la terre. Celle-ci était relativement meuble car travaillée régulièrement. Il faisait ce travail de concert avec le Père, creusant le même sillon, chacun d'un coté de la terre à bêcher et se reculant sillon après sillon. Etant plus jeune et moins fort, au fur et à mesure de l'avancement, armé d'une fourche, j'étais chargé de mettre du fumier au fond du sillon afin que la terre du coup de bêche du sillon suivant le recouvre. Le travail n'était pas très pénible mais il fallait suivre les bêcheurs et, comme mon frère, par fierté, voulait aller aussi vite que le Père, leur cadence ne me laissait aucun répit.
En plus du jardin, le Père louait une parcelle de terre de deux cent cinquante mètres carrés, cinq mètres de large et cinquante de long environ, pour y planter les oignons, la provision de pommes de terre pour l'année, les carottes et les betteraves pour la nourriture des lapins et du cochon élevés à la maison. Il était impensable de payer un paysan pour labourer cette terre, il y avait donc là du bêchage, du désherbage, du piochage et une récolte supplémentaire à faire. Lorsque je fus en âge de tenir une pioche, je devais avoir une dizaine d'années, je participais au piochage et au buttage des plantes. C'est peu après, entre onze et douze ans que je commençais à manier la bêche. Je devais remplacer mon frère plus âgé qui avait commencé son travail d'apprenti boucher charcutier. Ses longues journées de travail ne lui permettaient plus de participer aux travaux de jardinage. Il faut préciser que le bêchage de la parcelle de terre sur cinquante mètres de long, représentait un travail important et même si mon père en travaillait la plus grande partie, ce travail à la bêche et à la pioche ne ménageait pas mon pauvre dos.
Les travaux de jardinage se déroulaient par périodes de mars à octobre. En septembre et octobre venait s'ajouter le ramassage des champignons. Ce qui, pour certain, peut paraître un loisir aujourd'hui, et bien que nous ne le classions pas dans la catégorie des corvées, était un véritable travail. Mais l'occasion qui nous était donnée de sortir à bicyclette et de marcher à travers prés et bois, avait son coté ludique. Mon frère possédait sa propre bicyclette, alors que je me contentais d'être assis sur le cadre du vélo de mon père, devant lui, les deux mains sur la fourche. Position plutôt inconfortable qu'il me fallait subir sur quatre à cinq kilomètres car les porte- bagages avant et arrière étaient réservés au transport des paniers destinés à recevoir les champignons. Lorsque nous allions à la cueillette des "petits roses", de leur vrai nom champignons de couche, nous partions à la première heure pour être dans les près dès l'aube, alors que les champignons sortaient de terre et surtout pour être les premiers à les cueillir. Cette longue marche dans les près à la recherche des précieux petits roses n'était pas désagréable si ce n'est que nos sabots, recueillant la rosée du matin, n'étaient pas des plus confortables. La cueillette des cèpes se faisait en forêt, autre univers qui nous donnait l’occasion de respirer non sans plaisir les agréables odeurs de bois, de feuilles et de mousse.
Les champignons étaient un complément de nourriture, soulagement appréciable pour la bourse familiale. Nous les ramassions en quantité. Tout frais cueillis, notre mère en faisait de succulents plats. Mais notre cueillette était avant tout destinée en grande partie à les mettre en bocaux pour les conserver, et aussi, surtout pour les cèpes, à les faire sécher. Ceux-ci, finement hachés, donnaient un goût délicieux à la sauce faite d'assaisonnement, de tomates et de viande qui accompagnait les pâtes à l'Italienne faites maison que nous consommions à longueur d'année : spaghettis appelés taillarings, tagliatelles, lasagnes, gnocchis et raviolis. Plats que nous savourions tous, tant notre mère excellait dans leur confection comme d'ailleurs dans celle de tous les aliments qu'elle nous préparait malgré les maigres moyens du ménage. Avec les produits du jardin, de la basse-cour et le cochon, elle avait largement de quoi nourrir de façon très variée toute la maisonnée. Et Dieu sait que par sa seule expérience et son amour de bien faire pour nous contenter et nous nourrir sainement, elle n'avait pas sa pareille !
Début novembre, avant les premières gelées, nous arrachions et rangions à la cave, pommes de terre et betteraves sur un lit de paille, carottes sous une couche de sable, pour une meilleure conservation jusqu'à la prochaine récolte. Dans le jardin et la terre louée, les rangées de cardes étaient paillées, soigneusement ficelées et recouvertes d'un monticule de terre pour les faire blanchir et les conserver pour arrachage et consommation pendant tout l'hiver.
Les produits de la terre récoltés ou protégés de la neige et des grands froids de l'hiver (il n'était pas rare que le thermomètre voisine avec moins quinze degrés et qu'une bonne couche de neige persiste pendant plusieurs semaines) commençait la coupe du bois. Elle allait occuper une grande partie de nos jeudis et dimanches matins pendant la saison d'hiver. Nous étions à la limite du Morvan. Aux abords du hameau de La Forge où j'étais né, s'étendaient de grandes forêts de rapport, très entretenues où poussaient chênes, hêtres et charmes.
Elles étaient délimitées en parcelles appelées "coupes". Dans chacune d'elle, des arbres étaient sélectionnés et préservés durant les longues années nécessaires pour qu'ils atteignent la taille suffisante pour être abattus et dirigés vers la scierie. L'entretien de ces coupes se faisait par périodes espacées de plusieurs années. Il s'agissait d'en faire le nettoyage et d'abattre les jeunes arbres qui avaient poussé. Certains de ceux qui avaient été sélectionnés les années précédentes étaient aussi abattus car ils ne présentaient pas les qualités requises pour être conservés alors que de jeunes arbres poussés depuis la dernière coupe étaient sélectionnés pour être préservés. Dès le début de l'automne, les agents forestiers opéraient la sélection et le marquage des bois à conserver.
Les coupes de bois, adjugées pour des sommes minimes, étaient confiées à des bûcherons qui se chargeaient du nettoyage et de l'abattage. En échange de leur travail, à l'exception d'une partie du bois abattu, appelé Charbonnette, branches droites d'une section de trois à cinq cm de diamètre, coupées en longueur de 60 cm et stockées sur place pour être enlevées par le service des eaux et forêts, les bûcherons conservaient le bois coupé pour leur usage personnel. Au temps où nous habitions au hameau de la Forge, mon père avait fait la connaissance des agents forestiers. Il s'était débrouillé pour bénéficier d'une ou plusieurs coupes pour assurer le bois de chauffage de la maison pour l'année.
J'ai dû commencer le travail d'aide bûcheron dés l'âge de huit à neuf ans. Mon père se chargeait d'abattre les arbres, mon frère qui était en âge de manier la hache coupait les pousses et les branchages du bois abattu. Ensuite, à eux deux ils débitaient le bois à longueur voulue. Quant à moi, le "petiot", j'étais chargé d'un travail que je trouvais fort désagréable : confectionner des fagots avec les branches de section trop faibles pour être stockées avec les bois débités, et généralement brûlées par les bûcherons. Ces fagots étaient destinés à assurer le bois d'allumage pour les poêles que nous avions à la maison.
Ce travail était fastidieux. Dans un premier temps, il fallait confectionner des liens pour enserrer les fagots. Il s'agissait de trouver dans la forêt des pousses de noisetiers ou autre bois, très fines, droites et assez longues. La longueur de ces pousses devait faire presque le double du tour du fagot, soit un mètre cinquante environ. Des deux mains elles étaient tortillées pour en couper la raideur et les rendre souples. À une extrémité, en rabattant une certaine longueur de la tige, quarante centimètre environ, et en l'entortillant autour du lien obtenu, une boucle était formée, elle recevrait l'autre extrémité pour enserrer le fagot une fois terminé. Il fallait ensuite confectionner les fagots. Pour cela, les branches étaient coupées, selon une longueur correspondant à celle du fagot, à l'aide d'une serpe. Les branches étaient entassées une à une sur le lien étalé par terre, jusqu'à l'obtention du volume du fagot. L'embout du lien était alors introduit dans la boucle pour l'enserrer. Ensuite, à genou sur le fagot il s'agissait de le presser au maximum et, tirant très fort sur le lien, d'en rabattre l'embout et de l'entortiller sur lui-même bouclant ainsi le fagot d'une solide ceinture. Pour terminer, le fagot était soulevé et tapé verticalement à plusieurs reprises sur le sol. Les branches ainsi égalisées à la base, le fagot prenait sa forme définitive, bien ronde et bien tassée. C'était un travail relativement pénible, la confection des liens, le maniement de la serpe, le ceinturage et la mise en forme du fagot sollicitaient durement les mains et les bras et demandait un certain effort physique. Il égalait largement la pratique d'un sport. Faire ce travail pendant des heures sans discontinuer n'était pas des plus réjouissant et le temps s'écoulait avec une lenteur désespérante.
Le travail du bois terminé, au début du printemps avant que ne commence le jardinage, le père et nous-mêmes chargions le bois pour l'acheminer et le rentrer à la maison en plusieurs voyages avec l'aide d'un ami paysan qui mettait son char et son cheval à notre disposition.
Pendant toutes les saisons de l'année, le jardinage, le travail de la parcelle de terre où nous plantions les pommes de terre et les betteraves, le ramassage des champignons et la coupe du bois occupaient une grande partie de mon temps hors l'école. Malgré le coté pénible et souvent peu intéressant de ces travaux, le contact avec la nature, le travail physique fourni dans l'ambiance familiale et le sentiment d'être utile sans contrainte désagréable me libéraient du carcan scolaire.
Nous avions aussi d'autres occupations, mais mis à part les travaux qui m'occasionnaient des douleurs au dos et la fastidieuse confection des fagots, travailler ne me portait pas peine, bien au contraire. Ces occupations représentaient souvent des moments de liberté appréciables pendant lesquels je savourais une certaine communion avec la nature.
Après la moisson,venait le temps du glanage. Lorsque les moissonneurs avaient terminé la récolte, j'étais parmi les premiers à ramasser les épis restés au sol ou échappés des bottes de céréales. C'était un apport appréciable de grain pour la nourriture de la volaille de la basse-cour.
À la saison des mûres, pour rien au monde je n'en aurais manqué la cueillette. Je m'en allais dans les prés le long des haies avec un panier et mon crochet, outil indispensable pour faire venir à moi les branches des ronciers trop hautes ou trop éloignées pour y cueillir les précieuses mûres. C'était une baguette de bois de 1 m à 1,20 m de long à l'extrémité du pied de laquelle j'avais laissé un morceau de branche de 10 cm environ qui formait un crochet. Je passais ainsi une bonne partie de l'après-midi à remplir mon panier de mûres que je rapportais, non sans fierté, à ma mère qui en faisait une succulente confiture.
Une cueillette que j'affectionnais aussi particulièrement, en août et septembre, c'était celle des fruits de l'églantier, nommé familièrement "gratte cul". Je l'appréciais particulièrement pour deux raisons. La première étant la liberté et le plaisir de me rendre là où me guidaient mes pas, muni de ma musette, d'un grand sac et de mon inséparable crochet, pour cueillir les précieux fruits dans les haies qui clôturaient les prés. La deuxième était l'occasion pour moi de négocier argent comptant le produit de ma récolte auprès du négociant du bourg..
Il va sans dire que, dès mon plus jeune âge, mon emploi du temps bien rempli par toutes ces tâches me laissait peu de loisir pour jouer avec mes camarades du quartier. Mais j'avoue que, mis à part les travaux pénibles au jardin et la confection des fagots, ma préférence, je dirais presque ma priorité, allait aux moments de solitude et de contact avec la nature que me procuraient certaines de ces occupations. Dans ces moments privilégiés, je pouvais aller et venir à ma guise, maître absolu de mes actions.
L'enfant de choeur
Bien que ce n'en soit pas le but, vers huit ou neuf ans, l'opportunité s'offrit à moi, d'échapper en partie aux obligations familiales du dimanche imposées par mon père. Nous, les enfants, étions des catholiques pratiquants. Nous allions régulièrement au catéchisme. Notre mère, bien que non pratiquante (ses multiples occupations ne lui permettant pas de se libérer même le temps d'une messe) était très croyante et, mis à part lorsque les obligations du travail familial nous retenaient ailleurs, veillait à ce que nous ne manquions pas la grand messe du dimanche, Cette messe m'impressionnait fortement par l'atmosphère de recueillement et de solennité qui y régnait, et aussi par le fait que l'enseignement reçu au catéchisme me plongeait dans le respect et la crainte de Dieu. Je me trouvais alors dans un monde à part, bien loin de l'école et de mes occupations habituelles. J'étais attiré par cette cérémonie mais n'y participais pas vraiment. Gamin, je ne pouvais jouir de la communion spirituelle qui unissait les adultes, aussi souffrais-je parfois de certaines longueurs et de mon immobilité, et enviais-je les enfants de chœur qui, dans leur belle tenue, y tenaient, pour certains, un rôle plus ou moins important. Revêtus d'une longue robe rouge fermée au cou, descendant jusqu'à la cheville, par-dessus laquelle était enfilée une sorte de chemise blanche courte, ajourée de fines dentelles, la tête couronnée par un bizarre chapeau carré noir, surmonté de quatre barrettes en diagonale au centre desquelles trônait un beau pompon rouge, les uns assuraient le rôle de servant, d'autres la quête et la distribution du pain béni aux fidèles.
Je considérais que ce serait un privilège pour moi de faire partie de cette confrérie des enfants de choeur. D'être vêtu de ce bel uniforme ne fut-ce que pour oublier un temps la blouse noire taillée et cousue par ma mère ou mon rêche habit du dimanche. Et puis, étant dans le même costume, n'étant plus différent, mêlé à ces gosses de tous les milieux sociaux, je perdrais mon sentiment d'infériorité. De plus, d'après ce que l'on m'en avait laissé entendre, les prestations des enfants de chœur étaient rétribuées en fonction des cérémonies. Je me hasardai donc à demander à mes camarades qui avaient ce privilège ce qu'il fallait faire pour devenir enfant de chœur. Ils me répondirent qu'il fallait demander à Monsieur le Curé.
Le dimanche suivant, après la messe, je pris mon courage à deux mains et me rendis à la sacristie voir Monsieur le Curé. N'ayant jamais franchi la grille qui séparait la nef du chœur, c'est avec une certaine émotion que je pénétrais dans ce territoire privilégié aussi près du Bon Dieu. J'entrais dans cette sacristie, mystérieuse pour moi, dont je n'avais vu que la porte s'ouvrir, au début de la messe, pour laisser place à la démarche solennelle des enfants de chœurs précédant monsieur le Curé. Un peu décontenancé, je me trouvais donc devant notre Curé qui enlevait sa lourde chasuble brodée d'or. Bredouillant, comme je le pouvais, je lui fis part de mon désir de devenir enfant de chœur
- "Comment t'appelles-tu ? Me demanda t-il, que font tes parents ? Où habites-tu ?"
Tant bien que mal, paralysé par la peur de ne pas faire bonne impression, je lui fournis les explications demandées. Il me répondit qu'il allait voir et qu'il me donnerait une réponse après la grand-messe le dimanche suivant. Elle fut bien longue cette semaine ! Tournant et retournant dans ma tête la question de savoir s'il me trouverait digne, moi le petit italien, de rentrer dans le cercle privilégié des enfants de chœur. Interminable fut cette messe à l'issue de laquelle je serais fixé sur mon admission éventuelle. Sur mon banc, impatient, je triturais sans arrêt mon béret dans l'attente de la décision de monsieur le Curé. La messe terminée, dès qu'il eut déposé ses habits de cérémonie, il passa la tête hors de la sacristie et me fit signe de le rejoindre. Avec empressement j'obéis et là, quel bonheur !
-"Si tu le souhaite toujours me dit–il tu peut te joindre aux enfant de chœur, viens dimanche avant la grand-messe, tes camarades te mettrons au courant de ce que tu devras faire"
Je me retirais, ivre de joie à la pensée des nouvelles fonctions que j'aurai l’honneur d'assumer. Dans l'attente du dimanche suivant, brûlant d'impatience, je comptais les jours. J'allais enfin avoir le privilège de franchir librement la grille du chœur et être admis dans cette sacristie qui avait si longtemps éveillé ma curiosité. J'avais le réel sentiment d'avoir gravi un échelon dans la hiérarchie sociale.
Le dimanche venu, non sans une certaine émotion, je franchissais la porte de la sacristie. M'y attendaient la longue robe rouge qui m'était destinée, c'était la soutane, le beau chemisier blanc brodé : le surplis, et le chapeau carré noir : la barrette. J'enfilai soutane et surplis, coiffai ma barrette et mes camarades m'expliquèrent ce que serait mon travail. Au début, il ne serait pas compliqué, la pratique de ma nouvelle fonction allait, dans les premiers temps, se borner à jouer un simple rôle de figurant. Nous étions une dizaine d'enfants de choeur. Pour la messe, seuls participaient d'une façon active à l'office les deux servants, les deux préposés à la quête et celui qui avait la tâche de préparer le pain béni et de le distribuer aux fidèles. Les autres restaient assis sur un banc placé devant les stalles à gauche du chœur. Pour mes premiers pas dans la fonction, je fis partie de ces derniers. Solennellement, précédant notre curé, sur une file, nous sortions de la sacristie, faisant tour à tour une génuflexion en passant devant le maître autel et allions prendre place sur notre banc. Seuls, les deux derniers demeuraient avec le prêtre et, au titre d'acolytes servants, s'agenouillaient de chaque coté de l'autel sur le degré inférieur des marches.
Pour les autres, mis à part les préposés à la quête et à la distribution du pain béni, la messe se déroulait sans qu'ils aient rien à faire d'autre que s'agenouiller, se relever ou s'asseoir suivant les exigences du déroulement de la cérémonie. Celle-ci terminée, tout aussi solennellement, en sens inverse, nous retournions à la sacristie. Ma première fonction d'enfant de chœur fut donc on ne peut plus simple, mais elle m'impressionna suffisamment pour me faire douter de ma capacité d'attention pour 'intervenir au bon moment lorsque je serai chargé des tâches que j'avais vues s'accomplir.
Nous devions également participer à d’autres cérémonies : messes de la semaine, mariages, baptêmes et enterrements. Mon apprentissage ne faisait donc que commencer. Entre mes occupations scolaires, le travail à la maison et ma nouvelle fonction d'enfant de chœur c'était la promesse d'une vie bien remplie. Mais cette perspective n'était pas pour me déplaire d'autant que les autres cérémonies donnaient droit à rétribution. De plus, cette obligation d'assister à la messe chaque dimanche me libérait de certaines corvées familiales.
Rapidement, je grimpais dans la hiérarchie du groupe d'enfants de chœur. Les fonctions étaient réparties de façon bien précise entre nous. Pour toutes les cérémonies c'était à tour de rôle que nous devions en assurer le service. Je commençais par la distribution du pain béni. Il m'en reste un souvenir précis, tant cette fonction, touchant à la nourriture, avait un caractère particulier pour moi. D'autant que ce pain avait une odeur et une saveur agréables. Il était à mi-chemin entre le pain ordinaire et la brioche. Le boulanger avait apporté un soin particulier à sa confection. Il avait soigneusement fait dorer et briller cette couronne que, selon un rituel bien établi et respecté, chaque famille de la paroisse offrait à tour de rôle et apportait à la sacristie avant la messe. C'était avec un plaisir digne et respectueux que j'accomplissais ma tâche. La messe débutait par la bénédiction de cette belle couronne. Je la portais précieusement en offrande, reposant sur un riche papier soyeux, pour la présenter à la bénédiction du prêtre. La bénédiction terminée, je retournais à la sacristie et là, très délicatement, je la découpais en petits morceaux carrés de trois à quatre centimètres de coté. Je les disposais soigneusement dans une grande corbeille en osier sur un linge blanc immaculé. Il va de soi que j'en profitais pour en déguster avec plaisir quelques portions. Au moment voulu au cours de l'office, j'en effectuais la distribution en passant dans les rangs des fidèles. Je conserve l'image de toutes ces mains qui, les unes après les autres, prenaient délicatement, le petit carré de pain et le portaient à la bouche pour y être religieusement et lentement dégusté.
Vint mon tour de faire la quête. Nous étions deux pour assurer cette fonction. L'un prenant la rangée de fidèles du coté gauche de l'allée centrale, l'autre le coté droit. A chaque fidèle nous tendions la bourse de velours rouge pour recevoir son obole.
Pour la messe, lorsque je devins premier acolyte, ce fut plus compliqué. Le déroulement de la cérémonie devait être suivi avec beaucoup d'attention. Plusieurs tâches étaient accomplies selon un cérémonial parfait et à des moments biens précis : agiter une petite sonnette pour inviter les fidèles à s'agenouiller, s'asseoir ou se mettre debout suivant le déroulement de l’office, présenter les burettes contenant l'eau et le vin de messe et le linge finement plié dans lequel le prêtre s'essuyait les doigts, déplacer le grand livre de gauche à droite sur l'autel et accompagner la prêtre lorsqu’il donnait la communion aux fidèles ainsi que dans tous ses déplacement au cours de la messe.
Le fait de faire partie des premiers acolytes créait l'obligation assez contraignante d'assurer tour à tour le service aux messes du matin chaque du jour de la semaine. L'office commençait à sept heures et se terminait à sept heures quarante cinq. Il fallait faire vite pour ne pas arriver en retard à l’école, la classe débutant à huit heures !
Le service aux enterrements faisait lui aussi partie des tâches peu enviables. Lorsque l'enterrement avait lieu dans la semaine, c'était généralement l'après-midi vers 15 heures, il fallait demander une dispense à l'instituteur, lequel l'accordait mais, vu son anticléricalisme affiché et pratiquement "obligatoire" à l'époque pour un instit de l'école laïque, il ne le faisait pas de bon gré. Parfois, la cérémonie était assez longue. Avec le prêtre, nous étions deux enfants de choeur, l'un portait la croix d'une dimension respectable, 1,50 m de hauteur environ, l'autre le bénitier. Le porteur de croix en premier, suivi du prêtre avec le deuxième enfant de choeur à sa droite, nous allions à pied au domicile du défunt, ce qui demandait plus ou moins de temps suivant la distance à parcourir. Là le prêtre récitait une prière des morts et bénissait le cercueil. Ensuite, en procession, prêtre et enfants de choeur en tête précédant le corbillard tiré par un cheval, et le cortège, le défunt était conduit à l'église où se déroulait la cérémonie religieuse. Lorsque le domicile du défunt était situé dans un hameau éloigné du bourg, nous allions à sa rencontre à mi-chemin. La bénédiction se faisait au point de rencontre et nous reprenions ensuite le chemin de l'église.
Le souvenir de cette cérémonie demeure profondément gravé dans ma mémoire. L'image répétée de ces familles, souvent nombreuses, pleurant leur défunt, accentuait en moi le sentiment de différence. Assis à coté du Curé qui psalmodiait interminablement les chants des morts, je restai le regard perdu dans le vague, entraîné dans un monde où cette atmosphère de deuil et de tristesse me plongeait dans une profonde détresse causée par ma condition. Mon imagination enfantine amplifiait ma solitude et ma souffrance d'enfant frustré, n'ayant ni grands parents, ni tante, ni oncle et ni cousins ou autres familiers. Mon cercle de famille perdait toute consistance. De chagrin, je me laissais aller à fantasmer et à pleurer sur mère, père, frères et sœur que morts j'imaginais.
En contrepartie, ces deux cérémonies, la messe du matin la semaine et les enterrements nous donnaient droit à une légère rétribution. Par contre, dans la mesure ou enfant de chœur ou non, nous étions obligés d'assister à l'office du dimanche, le service de la grand messe l'était à titre gracieux.
Nous avions aussi la tâche d'assurer dans des conditions plus agréables et très avantageuses le service aux mariages et aux baptêmes. Seul celui des mariages nécessitait une dispense scolaire, ils avaient lieu en général le samedi après-midi, jour de classe. Les baptêmes étaient administrés après l'office du dimanche. Mais, outre le fait que, dans ces deux cérémonies, nous ne subissions pas la contrainte de la messe du matin ni la tristesse des enterrements, pécuniairement le profit que nous en retirions était appréciable. Nous étions deux enfants de chœur pour assurer le service. La cérémonie terminée, tant pour les mariages que pour les baptêmes, toutes les personnes présentes se retrouvaient à la sacristie pour y signer les registres et adresser leurs félicitations aux nouveaux mariés dans le cas d'un mariage ou aux parents et parrains et marraines du bébé dans le cas d'un baptême. Nous nous placions alors à la porte de la sacristie, un plateau à la main pour recevoir l'obole des assistants. Ces cérémonies se déroulant dans une atmosphère plutôt enjouée, la bonne disposition des participants nous gratifiait de dons généreux. C'était une véritable aubaine ! Chacun y allant de sa pièce ou souvent de son billet, nous ramassions une véritable petite fortune que nous partagions après la cérémonie.
C'est ainsi que jusqu'à l'âge de 12 ans je complétais favorablement mes occupations scolaires et les corvées familiales par cette fonction d'enfants de choeur qui me permettait de ramasser un petit pécule contribuant à égaler en partie l'argent de poche dont disposaient la plupart de mes camarades d'école. Mais, à 13 ans, à mon entrée au cours complémentaire, au moment où cet argent aurait vraiment été le bienvenu, il me fallut cesser mes fonctions d'enfant de choeur .Il était hors de question de bénéficier de quelque manière que ce soit d'une dispense scolaire pour participer aux cérémonies qui avaient lieu pendant les heures de classe. Le professeur étant un anticléricaliste acharné intraitable sur ce sujet, un élève occupant une fonction d'enfant de chœur n’aurait pas attiré sa sympathie, bien au contraire
C'est pendant cette période, vers l'âge de 10 ans environ, que se produisit un événement très important qui, outre le changement qu'il allait apporter dans la vie de la paroisse et dans celle du bourg, eut une influence prépondérante sur mes années à venir.
Un nouveau Curé
Cet événement allait se manifester par l'arrivée d'un nouveau curé. Il fit son entrée dans la paroisse un dimanche de printemps au cours d'une grandiose cérémonie. L'église richement décorée et illuminée pour l'occasion devait accueillir, outre un très grand nombre de paroissiens, toutes les hautes autorités religieuses de la région y compris celles de l'évêché d'Autun, situé à vingt kilomètres. Vu l'importance de la réception et la classe des assistants, il ne s'agissait apparemment pas d'un simple curé de campagne.
Son prédécesseur, curé bourgeois, était d'un genre plutôt distingué, homme de bonnes manières, fréquentant plus volontiers les notables et les bourgeois du bourg. Il manifestait une aimable et religieuse condescendance vis-à-vis des gens du peuple, ouvriers et paysans.
Très rapidement, nous allions nous rendre compte que le nouveau venu n'était pas un homme ordinaire. il avait la cinquantaine environ, imposant tant par sa carrure, son allure décidée que par sa personnalité. C'était un homme de fort caractère Front dégagé, son visage reflétait fermeté et bonté. Son regard direct, clair et franc ne pouvait mentir, c'était celui d'un homme droit. Sa belle barbe taillée au carré soulignait un menton volontaire. Toute sa personne en imposait tout en étant d'un abord accueillant, plutôt jovial. Il était respectueux de toutes ses ouailles, mais son cœur était plus volontiers du coté des plus simples, ceux du monde ouvrier. Nous, les enfants de choeur, nous constatâmes rapidement les changements qu'il allait apporter tant dans le cérémonial des offices que dans la vie de la paroisse.
L'on était en droit de se demander pourquoi un tel homme avait été envoyé dans notre bourg obscur, perdu et religieusement tranquille. Il venait d'une paroisse importante. Son dynamisme avait insufflé une grande et bénéfique activité à la communauté des fidèles. Certaines personnes, dites bien informées, racontaient qu'il avait évolué dans les hautes sphères du clergé, où sa droiture, sa franchise et son tempérament de fonceur, faisant de l'ombre à certains, bousculant des situations acquises avaient motivé sa "mutation", moyen de se débarrasser d'un homme trop encombrant. "Mutation" justifiée par ses supérieurs, parce que lui seul serait capable de s'imposer dans notre ville trop à gauche
En peu de temps, quelques semaines tout au plus, il avait déjà révolutionné les habitudes du monde de la paroisse. Un événement inattendu se produisit, véritable spectacle, qui allait démontrer, aux yeux de tous, la force de son caractère et sa détermination.
C'était un jeudi après- midi, pour nous les garçons, un des premiers jours de "patro" (patronage). Il faut préciser qu'avant son arrivée, ce patronage dirigé par des "Demoiselles" bourgeoises bénévoles de la paroisse, était réservé aux filles. Son premier travail avait été de supprimer cette discrimination et de créer un patronage de garçons. Il en assurait lui-même la direction et l'animation, nous réservant tout son temps du jeudi après-midi. Ce jour- là il allait faire une démonstration de ce que serait son ministère.
Fait exceptionnel, la première sortie du "patro" eut lieu hors de l'enceinte du "château" (la cure était située dans le château qui dominait le bourg, les jeux se déroulaient dans le parc, les filles au nord de la bâtisse, les garçons au sud. Pas question de promiscuité !). Sortie inattendue, surprenante et révolutionnaire. Filles et garçons, notre curé nous emmenait au cinéma situé sur la place au centre du bourg ! De mémoire de citoyen du lieu, cela ne s'était jamais vu ! Un curé mettre les pieds dans un cinéma ! Pour les bourgeois bien pensants, emmener les enfants, garçons et filles, bien que séparés, dans ce lieu de perdition, était un véritable scandale. Pour les ouvriers, les durs, les anticléricaux et Dieu sait s'ils étaient nombreux, c'était de la provocation. Pour comprendre la hardiesse de notre curé, et en même temps son habileté, il faut préciser qu'il avait organisé une séance de projection spéciale à notre intention du film 'Golgotha", la passion du Christ, genre de film dont la projection était impensable dans le cinéma du bourg. Habituellement, les aventures romantiques des acteurs étaient agrémentées de scènes intimes jugées osées par les biens pensants par rapport aux tabous de l'époque.
Le spectacle, qui confirma le début d'un ministère inattendu et dérangeant, ne fut pas dans la salle, mais à la sortie. Dans le village, l'annonce de cette mémorable séance de cinéma s'était bien sûr répandue comme une traînée de poudre. Sur la grand place où donnait la porte de sortie du cinéma, une véritable meute s'était rassemblée, meute des durs qui, à l'époque, instit en tête, bouffaient à tout va du curé.
Soudain, croassements et quolibets fusèrent de toutes parts. " Eh ! Corbeau n'as-tu rien d'autre à faire que d'emmener les gosses au cinéma ! ". Nous étions atterrés devant cette meute excitée. Assimiler notre curé à un corbeau était injurieux et inattendu pour nous. Mais ils avaient mal préjugé de l'impression qu'ils provoqueraient sur lui. Cet homme hors du commun allait en surprendre plus d'un. Nous eûmes alors droit à un spectacle qui enchanta nos cœurs
Qu'il était beau cet homme ! Quel inoubliable spectacle ! Fièrement dressé, sans un mot, Face à la meute, il la défia. Il n'était point coiffé de la barrette Comme l'était l'ancien curé, Pour lui, comme nous, un simple béret. Béret qu'il enleva pour saluer,
Calme mais déterminé, Fixant de son regard imparable, Les uns après les autres bien en face, Il les fit tous reculer. Nous le comprîmes ce jour- là. Ce regard, véritable épée, Fauchait net ce qui l'empêchait d'avancer.
Comme repoussée par le souffle D'un courant d'air inattendu et implacable, Toute la meute en resta là, se tint coi, Médusée par le glaive de ce curé de combat Sacré bonhomme qu'elle n'attendait pas, La meute s'écarta pour nous laisser passer.
Nous étions fiers, avancions avec lui, Fendant le troupeau des mangeurs de curé, Nous, pauvres enfants du Bon Dieu, Fiers de braver sans un mot la multitude. Qu'un regard d'acier avait fait reculer.
C'était un gagnant cet homme là, Du caractère et des idées bien arrêtées Il avait fait un vrai carton ce jour-là. Sans tache, un trou en son plein milieu. Pour la première fois, dans notre bourg, Un curé était allé au cinéma Et on y avait passé un film de curé.
L’image de ce jour historique, En nos mémoires à jamais restera gravée. Un curé comme ça, nous n'aurions imaginé. Nous le comprîmes plus tard : Pour sa volonté de toujours avancer, Dans ce gros bourg minier Tout de rouge socialo- communard teinté, Il avait été envoyé pour de bleu et de blanc Délayer et éclaircir ce rouge trop foncé.
C'était un homme d'envergure, d'une ouverture d'esprit et d'une intelligence supérieure. Il aurait pu être évêque, cardinal même, et qui sait…Il avait une personnalité, une énergie et un charisme hors du commun; Il était organisateur, jamais à court d'idées ou de projets nouveaux, un meneur d'hommes. Sa rapide et profonde connaissance de l'autre et son aptitude à s'adapter à toutes les situations, firent que patiemment, mais avec son tempérament de fonceur, non seulement il changea radicalement, la façon de voir et d'agir de la communauté catholique, mais devint rapidement un interlocuteur incontournable des autorités et des notables du bourg.
Il fut aussi un Résistant déterminé contre l'occupant. Son combat fut de porter secours, au péril de sa vie, à ceux qui étaient condamnés par l'ennemi en les cachant dans son château et en les aidant à s'évader vers la liberté. Se réunissaient aussi chez lui, profitant de ses conseils, sans distinction de convictions politiques ou religieuses ceux qui dirigeaient le combat sur le terrain. Comme le sont les grands hommes qui marquent d'une empreinte indélébile tous ceux qui les approchent, Il fut reconnu et respecté par tous, même par les plus anticléricaux.
Il y avait une grande bonté chez ce prêtre. C'était un homme de cœur, plein de compassion, ouvert à tous. Il avait le don de se mettre dans la peau de l'autre, de répondre à son besoin. Il voulait le bien de chacun. Il vous poussait toujours à rechercher le mieux, à ne pas se satisfaire de l'acquis. C'était un être d'une grande force de caractère, un homme de combat.
Et moi, qui souffrais de l'injustice de ma condition, en ce prêtre que l'on dirait aujourd'hui "curé de gauche" contrastant avec le brave "curé bourgeois" qui l'avait précédé, je trouvais enfin quelqu’un qui répondait à mon attente.
En colonie de vacances
Il comprit ma souffrance et me vint en aide. S'il faisait preuve de tant de sollicitude à mon égard, c'est qu'il n'acceptait pas l'injustice des hommes, et avait à cœur de venir en aide à ceux qui en souffraient. Voyant mon visage triste et la distance qu'il y avait entre moi et mes camarades, il me disait - "Sois plus rigolard Pierre, ne sois pas si sérieux, va t'amuser avec tes camarades". Lorsqu'il m'emmenait à la colo gratuitement pendant trois semaines, (la colo était alors réservée aux enfants de bourgeois), sur le quai de la gare, devant toutes les valises alignées, pour me donner confiance et que je ne me sous estime pas par rapport à mes camarades plus fortunés, il disait bien haut et fort - "Voyez, Pierre, regardez cette belle valise, ça c'est un garçon qui voyage". Je n'étais pas dupe, Ma valise, fabriquée par mon père, était en bois, consolidée par des ferrures et fermée par un solide cadenas. Celles de mes compagnons étaient en cuir, légères et de plus ils portaient tous ces beaux sacs à dos que j'enviais tant.
Durant deux ans, en 1938 et 1939, j'ai bénéficié de trois semaines de colonie de vacances. Le souvenir que j’en ai gardé est un mélange de sentiments opposés. J’éprouvais le plaisir du premier voyage et celui de la découverte d'autres horizons (la colonie était située dans le château d'un village des vignobles du Mâconnais, à 110 km de la maison familiale), mais ne possédant pas leurs bonnes manières, j’étais également complexé par la vie en commun avec des gosses de bourgeois.
J'en ai vu du pire comme du meilleur. Le pire, c'était mon complexe d'infériorité qui me bourrait d'inhibitions. Ma tenue vestimentaire et le peu de variété de mon bagage faisaient pitié par rapport à l’aisance de mes camarades. Que ce soit au réfectoire ou au dortoir je restais replié sur moi-même ; redoutant à chaque instant de commettre un impair. Il m'en coûta bien souvent des mésaventures; il en est une dont je me souviens particulièrement, tant elle fut injuste et qui pourrait être intitulée "erreur judiciaire"
Cette "erreur judiciaire" faisait suite à un délit qui avait eu lieu dans le couloir des WC. Il s’agissait d’un passage peu éclairé par la lumière du jour, délimité de chaque coté par l'alignement sinistre de petites cellules à demi fermées par une porte basse, permettant aux surveillants de contrôler avec facilité ce qui s'y passait. Plusieurs d'entre nous avaient dû se chamailler. Il en était résulté que l'unique ampoule sans abat-jour qui pendait du plafond bas avait été cassée. Naturellement, "motus !" Personne n'en avait dit mot.
À la suite de cet incident, le directeur de la colo, le Père Abbé, flanqué de sa suite de jeunes apprentis curés surveillants, nous avait réunis dans la cour afin de démasquer le coupable et lui infliger la punition méritée. Naturellement tous ces fils de bourgeois ne dirent mot et, je ne sais pourquoi, tous les yeux de mes camarades convergèrent vers moi qui, regard plus ou moins absent, étais à l'écart, sinon physiquement, tout au moins moralement. Ne me sentant pas concerné, j'étais indifférent et étranger au débat.
Malheureusement, à mon détriment, cette attitude qui pouvait sembler feinte, attira l'attention du sévère Père Abbé et fit de moi le "coupable présumé". L'accusation tomba comme un couperet : "voyons, si c'est toi qui as cassé l'ampoule, avoue-le, faute avouée est à moitié pardonnée, la punition en sera moins sévère". Avec mon air de chien battu, révolté par cette injuste accusation, je n'avouai pas. La colère grondait en moi contre le ou les lâches qui allaient me laisser condamner à leur place. Malgré les quelques "non monsieur l'Abbé ce n'est pas moi qui ai cassé l'ampoule" répétés avec le maximum de conviction, la sentence tomba ! Je fus jugé coupable et "condamné" à nettoyer les "chiottes" chaque matin après le soulagement matinal de mes camarades et le petit déjeuner, ce pendant huit jours. Balayage de leurs excréments qu'ils ne manquaient pas, pour ajouter à ma punition, de laisser choir bien à côté du trou qui devait les recevoir (il n'y avait ni eau courante ni chasse d'eau dans les wc), ensuite lavage à concours de moult seaux d'eau que j'allais puiser à grand peine dans le profond puits situé à l'autre extrémité du bâtiment. Ceci sous l'œil peu compatissant et plutôt narquois des mes chers camarades.
Une autre déconvenue survint qui me fit mourir de honte. Nous étions au réfectoire, je ne me sentais pas bien et en fit part au Père Abbé. Pour s'assurer de la gravité de mon cas, il me demanda d'entrer dans son bureau, dont la porte donnait sur le réfectoire, en m'indiquant où se trouvait le thermomètre afin que je prenne ma température. Tous les yeux étaient bien sûr braqués vers moi. J'étais complètement décontenancé. Je n'avais en effet jamais pris ma température. À la maison, il était très rare qu'on le fit. Il fallait être bien mal en point pour se soucier de la température que nous avions. La main de ma mère portée sur notre front suffisait à lui indiquer si nous dépassions la limite autorisée. Le cas échéant, lorsqu'elle jugeait bon que ce soit fait, c'était elle qui s'en chargeait. Elle se gardait bien de nous confier le fragile instrument de peur que nous le cassions. Je savais seulement qu'elle nous l'introduisait dans l'anus pendant quelques instants qui me semblaient une éternité. Aussi, lorsque le Père Abbé me demanda de le faire moi-même, je fus bien embarrassé. Bien à contre cœur, je me rendis dans son bureau, trouvais le thermomètre, mais fus bien incapable de le mettre en place pour la mesure de ma température. Je ne savais que faire. Après un long moment d'hésitation, je retournai au réfectoire et tout penaud je fis comprendre au Père Abbé que j'étais incapable de prendre ma température. Il en fut tout étonné, comment aurait-il pu comprendre que ma mère ne nous laissait pas le faire nous-mêmes. Pour lui c'était impensable, il ne pouvait réaliser qu'à la maison le thermomètre médical avait une valeur telle que ma mère ne pouvait nous le confier. Il dut donc se résoudre à me faire accompagner par un de ses apprentis curés qui se chargea de la besogne. Inutile de préciser qu'à mon grand dépit, dans le réfectoire ce fut une belle partie de moquerie et de rigolade.
En contrepartie, il y eut de véritables moments de plaisir. Les sorties d'une journée de marche dans les coteaux du Mâconnais, l'ascension de la Roche de Solutré, la dégustation de grands vins du Mâconnais, Juliénas, Saint-amour et autres, furent des moments de liberté où aucune différence ne me séparait de mes camarades. Il y avait aussi les histoires d'Arsène Lupin que nous racontait régulièrement un des apprentis curés doué dans ce domaine.
Ainsi se déroulèrent ces colonies de vacances qui demeurent pour moi, en bon ou moins bon, des moments de découvertes et des souvenirs que j'aime évoquer. Je les considère comme un immense cadeau que me fit notre nouveau curé. Il faisait preuve de beaucoup d'égards envers moi et je remplissais sans déplaisir ma fonction d'enfant de chœur. D'autant que, chaque fois qu'il le pouvait, il me rendait service en me confiant certaines responsabilités qui n'étaient pas sans avantages financiers.
Les vrais moments de liberté
Le temps passé à l'école, les corvées familiales et mes fonctions d'enfant de choeur me laissaient malgré tout quelques moments de véritable liberté. Bien souvent, parfois le jeudi, le dimanche après-midi ou le soir après l'école pendant la belle saison, je m'en allais marcher dans les prés et les bois proches du bourg.
À la belle saison, musette en bandoulière, bâton à la main, sous prétexte de recherche d'insectes pour ma collection, de plantes pour mon herbier et, armé de ma fronde pour d'illusoires chasses aux moineaux dans les haies qui bordaient les prés, je m'en allais, marchant à travers prés, foulant au pied les hautes herbes et les fleurs champêtres aux mille senteurs. Je n'avais pour seule contrainte que celles que la nature et ses hôtes mettaient sur mon chemin : haies, ruisseaux et barbelés qu'il fallait franchir, taureaux qu'il fallait repérer dans les troupeaux et éviter, paysans dont il fallait se cacher de peur qu'ils n'envoient leurs chiens à mes trousses pour me chasser de leurs propriétés. Ce n'étaient qu'autant d'obstacles de peu d'importance qui ne faisaient qu'apporter piment et intérêt à mes balades en leur donnant un certain goût d'aventure. Je m'en allais ainsi à ma guise dans ces magnifiques paysages de prés, de champs et de bois qui m'étaient familiers. Je me sentais transporté dans un monde n’appartenant qu’à moi, où j'étais mon maître et où n'existait plus que le présent. J'allai et venais à mon gré, jouissant pleinement de mon heureuse solitude pendant les quelques moments qui m'étaient accordés.
Pendant la saison froide, lorsque la neige revêtait la nature de son manteau neigeux, équipé de ma fronde et les poches pleines de cailloux, j'allais à travers champs, laissant ma trace dans la neige vierge, faire la chasse aux pies. Ce n’était là qu’un prétexte, car bien évidemment avec ma seule fronde j’aurais été bien en peine de faire le moindre mal à ces pies malines qui, dans le silence écrasant qui enveloppait la campagne, me sentaient venir de suffisamment loin pour avoir largement le temps de s’envoler bien avant d’être à portée de mon inoffensive fronde. De ces « parties de chasse », je conserve une heureuse vision. Quel plaisir de marcher au hasard de mes désirs dans cette immense étendue immaculée ! Immensité finement marquée de traces de pattes des pies ou d’autres oiseaux, quelques traits très fins, réguliers en éventail, formant une trace continue plus ou moins longue, le début et la fin marquant la pose et l’envol de l’oiseau. De temps à autre, je me retournais pour contempler la longue traînée que laissait derrière moi l’empreinte de mes sabots. C’était comme un sillon sinueux qui me suivait. Devant moi, la neige, hormis les empreintes discrètes des pattes d’oiseaux, était vierge de toutes traces. Bien que ma progression soit assez pénible, car mes sabots s’enfonçaient profondément dans la neige, je ressentais comme une ivresse de fouler, à ma guise, cette neige vierge. Pouvoir absolu, sans aucune ombre. Solitude immense que je respirais à pleins poumons et dont la jouissance me faisait oublier le désagrément de l’humidité et du froid qui emplissait mes sabots.
Pendant la période de ma scolarité,tout au long de l'année, en me transportant dans d'autre lieux où j'étais mon Maître, aux antipodes des tourments scolaires, des corvées familiales et de mes fonctions d'enfant de chœur, ces précieux moments me remplissaient d'un sentiment de bien-être indéfinissable.
Jusqu'à ma première communion, à l'âge de 12 ans, je demeurais au service de notre nouveau curé comme enfant de choeur. L'âge de la première communion coïncidant avec celle du certificat d'études, mon entrée au cours complémentaire au mois d'octobre ayant mit fin à cette carrière d'enfant de choeur je n'en perdais pas moins de réguliers et précieux contacts avec ce prêtre qui m'avait fait la faveur de sa bienveillance.
Après ma première communion, à 12 ans et avec mon entrée au cours complémentaire, n'étant plus soumis à ma charge d'enfant de chœur, les heures de temps libre devenaient plus nombreuses. En compensation du climat difficile pour moi du temps passé en classe, je pouvais d’avantage jouir de moments d'heureuse solitude et de dialogue avec la nature. Sans en avoir réellement conscience, j'étais l'heureux bénéficiaire de la naissance d'une véritable liberté. Liberté dont j'allais jouir jusqu'à mon entrée dans le monde du travail, et dont la marque indélébile allait, sans que j'en aie alors conscience, être le moteur de l'énergie qui me permettrait de franchir bien des obstacles à venir.
 
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Le monde du travail. Premiers pas !
L'USINE
En novembre 1939, j'avais treize ans. Peu après le retour des vendanges, n'ayant pas repris l'école, je fis mes premiers pas dans le monde du travail. Ce fut à l'usine de fabrication des masques à gaz qui se trouvait à la cité minière de "la Garenne", à 3 kilomètres de la maison. Elle employait environ 150 personnes, en majorité des filles et des femmes. Mon père y travaillait comme maçon responsable de l'équipe d'entretien des bâtiments et de la chaufferie. Il me présenta à l'ingénieur et obtint mon embauche comme manœuvre à la fabrication des masques à gaz. Début novembre, je fis mon entrée à l'usine. Mon premier travail consista à coller, à l'aide d'une petite presse à main, sur l'embout de l'orifice du masque les joints de caoutchouc assurant l'étanchéité de la fixation de la cartouche de filtration. Je me trouvais seul dans un grand hangar utilisé comme dépôt. Il était mitoyen à l'immense atelier de fabrication où le personnel féminin réalisait le montage des masques. Deux autres ateliers étaient occupés par du personnel masculin. Dans l'un, celui des presses, se faisait la découpe des pièces de tissu, caoutchouc, métalliques et l'emboutissage de ces dernières. Dans l'autre, celui de la peinture, les ouvriers peignaient les pièces métalliques de la cartouche de filtration.
Mon "apprentissage" nécessita quelques instants seulement. Le travail était on ne peut plus simple, répétitif et sans intérêt. Aussi, je m'ennuyais fort et les journées de travail s'étiraient sans fin, dans une affreuse solitude, au rythme d'une pendule dont les aiguilles me semblaient bien paresseuses.
Les premiers froids de l'hiver arrivant, il me fut permis de rompre cette routine exaspérante. Mon poste de travail n'étant pas chauffé, permission me fut donnée d'aller me réchauffer lorsque le besoin était auprès d'un des poêles de l'atelier de montage. Une porte communiquant avec celui-ci était située à proximité de mon poste de travail. Aussi, ayant toujours plusieurs caisses de joints montés d'avance, outre la pause déjeuner, je ne me privais pas d'aller souvent me réchauffer auprès du poêle. Là, en plus de la rupture de la monotonie de mon travail répétitif, j'appréciais les œillades que les filles, penchées sur leur machines, regard en dessous, m'envoyaient, souriantes et un brin ironiques. Habituées à me voir régulièrement à coté du poêle elles me donnèrent le surnom de "Pierre La Chaleur" !
Dans l'usine, pour les hommes, c'était un privilège de pouvoir travailler à l'atelier des presses, le lieu était propre, le travail présentait un certain intérêt et n'était pas salissant. Par contre, l'atelier de peinture était vu comme le seul lieu défavorable. A l'époque, la peinture était faite manuellement au pistolet. Bien que les deux cabines dans lesquelles étaient placées les pièces à peindre soient équipées d'extracteur des vapeurs de peinture, mis à part le chef de poste préposé à la peinture au pistolet, les ouvriers chargés de mettre en place et d'enlever ces pièces dans les cabines ne portaient de masque. Les autres ouvriers préparaient les pièces à peindre, et, une fois peintes les plaçaient au four pour le séchage et l'emballage et les envoyaient ensuite à l'atelier de montage. Respirer dans cette atmosphère de vapeur de peinture et de diluant était naturellement défavorable à la bonne santé des poumons du personnel. En outre, le travail était très salissant. Inutile de préciser l'état des vêtements raidis par les dépôts de peinture, et la difficulté représentée par le nettoyage des parties de l'épiderme exposées aux projections de peinture, au maniement des pièces peintes et à l'entretien des cabines et de l'atelier. Ce nettoyage ne pouvait se faire qu'avec un liquide chimique, la benzine, offrant le désagrément de dessécher la peau, et une pâte spéciale de savon gras au parfum pour le moins désagréable. D'où la mauvaise réputation fort justifiée de ce poste. Mes camarades de travail m'avaient prévenu du danger que représentait cette exposition aux vapeurs de peintures en me faisant remarquer la faveur dont je jouissais d'être placé à un poste où l'air était respirable sans danger et de plus, d'être admis à me rendre dans l'atelier des filles.
Je demeurais à ce poste deux semaines environ. Un après-midi, alors que je commençai mon travail, l'ingénieur vint me trouver pour m'informer que le lendemain je serai affecté à l'atelier de peinture. Je ne voulais pas exposer mes poumons aux danger des projections et vapeurs de peinture, ni revêtir des habit encrassés et raides comme des morceaux de bois et encore moins subir le désagrément de devoir débarrasser quotidiennement mon épiderme de sa coloration répugnante avec de la benzine. Je répondis donc que je n'acceptais pas de changer de poste et refusais d'aller à l'atelier de peinture. Il tenta vainement de me raisonner. Têtu comme une mule, je persistai dans mon refus. Il déclara que l'emploi que j'occupais était provisoire, et qu'il était prévu que je serais affecté à l'atelier de peinture. Il n'y avait pas d'autre place pour moi à l'usine. Le travail dont j'étais chargé n'occupait pas une personne à plein temps et une fille pouvait très bien le faire. Sans discuter davantage, je pris ma musette, quittai l'usine et rentrai à la maison.
L'usine tournait seize heures par jour. Le temps de travail du personnel était réparti sur deux postes de huit heures. Premier poste : de cinq à treize heures, deuxième poste : de treize à vingt et une heure. Ce jour là, mon père était du premier poste. Lorsque j'arrivai à la maison, il terminait juste son repas. Il fut très surpris de me voir et me demanda la raison de mon retour. Mon explication le fit bondir de colère. Mon attitude ne pouvait que lui être défavorable vis-à-vis de l'ingénieur qui le tenait en grande estime. Aussi, m'ordonna-t-il d'accepter le poste qui m'était proposé. Il me somma de retourner à l'usine sur le champ et, pour faire bonne mesure, il m'accompagna pour me présenter à l'ingénieur afin que je lui fasse mes excuses. En sa compagnie, je retournai donc à l’usine et c'est sous le regard goguenard des ouvrières et de mes camarades de travail, tous au courant de mon exploit, que je traversais les ateliers pour me rendre à ma nouvelle affectation au poste de peinture.
Nouveau dans ce poste, incorporé dans les conditions peu glorieuses de mon retour à l'usine sous la conduite de mon père, j'allais évidemment être un souffre douleur corvéable à merci, d'autant que je n'étais pas du quartier de la Garenne dont étaient originaires tous les autres garçons du poste.
À ce sujet, une précision est nécessaire pour comprendre le climat dans lequel j'allais devoir travailler. Sans compter les hameaux de la périphérie, la commune d'Epinac-Les-Mines était composée principalement de deux agglomérations distantes de trois kilomètres l'une de l'autre, bien distinctes humainement et géographiquement. D'une part, le bourg qui centralisait les services administratifs, les principaux commerces et dont la population était composée des notables de la bourgeoisie, des ouvriers de la verrerie, de mineurs et de paysans; d'autre part, l'agglomération de "la Garenne", cité minière dont les corons voisinaient avec les principaux puits des mines de charbon. Y était implantée l'usine de masques à gaz qui employait l'importante réserve de filles et femmes de mineurs. Chaque agglomération avait son église, son curé, son école, ses commerces alimentaires, son cinéma, sa fête annuelle et son club de football. Seule la mairie située dans le centre du bourg était commune.
Encore plus que par le no man's land de terres cultivées de trois kilomètres entre ces deux agglomérations, la séparation se manifestait par une différence de mentalité flagrante. Une population à dominante bourgeoise et paysanne se regroupait au centre de la commune avec ses principaux commerces, ses maisons indépendantes, des ferme et les logements et bâtiments de la verrerie. De l’autre côté, Français, Italiens, Polonais et autres nationalités étaient logés dans une importante cité ouvrière géométriquement composée de grands bâtiments. Les entrées des appartements donnaient directement sur la rue, symétriquement disposées côte à côte. Cela créait un voisinage où les promiscuités n'étaient pas sans être source d'une atmosphère bien particulière, parfois détonante et en même temps représentant une grande communauté où la solidarité était de mise. Ces deux milieux à l'état d'esprit fort différent formaient pratiquement deux gros villages séparés, ce qui n'était pas sans générer de nombreuses divergences de vue et d'identité. Il y avait d'un coté les habitants du bourg qui se prévalaient du titre"d'Epinacois", de l'autre les habitants de la cité minière de "la Garenne" qui étaient désignés sous le titre de "Gérennias". Chacun se affichant sa différence.
Sur les six garçons qui formaient l'équipe dont je faisais partie j'étais le seul "Epinacois. Pour comble, le chef de poste était lui aussi un "Garennias". Cette équipe était sous la domination d'un caïd, grand gaillard, bagarreur, fort en gueule et physiquement. Le chef de poste lui-même évitait de le contrarier. Inévitablement, il ne vit pas mon arrivée d'un bon œil et ni lui ni personne ne fut disposé à me faire la moindre faveur. La place qui me fut dévolue, naturellement la plus mauvaise, consistait à approvisionner les cabines des pièces à peindre et à enlever les pièces peintes. Je respirais à pleins poumons les vapeurs nauséabondes et nocives. De plus, on me réserva une grande part de la corvée de nettoyage en fin de poste, travail plutôt désagréable et salissant.
Bon gré, mal gré, je dus me résigner mais ce ne fut pas sans heurts. Il m'arriva parfois de me rebeller contre les brimades du caïd et de mes camarades de travail. Un beau jour, l'occasion me fut donnée de prouver que je ne me laissais pas impressionner et que je pouvais être aussi fort que le caïd. Le chef de poste, homme au caractère instable, irritable, imprévisible et coléreux, me donna un ordre que je ne pouvais accepter. Devant mon refus catégorique il se mit en colère, une discussion animée s'en suivit. Elle eut pour effet de l'exaspérer. Ne se contrôlant plus, il se saisit d'une barre de fer et me frappa violemment au bras. Le coup reçu provoqua une profonde blessure et la vue du sang qui gicla de la plaie mit tout le poste en émoi. L'écho de la bagarre se répandit rapidement dans l'usine, l'ingénieur intervint et je dus être conduit à l'infirmerie dans l'attente du docteur qui effectua des points de suture pour refermer la plaie. Je fus mis en arrêt de travail et le chef de poste licencié pour coups et blessures. Inutile de préciser que mon retour à l'usine fut remarqué et, au poste de peinture, vu la fermeté avec laquelle j'avais répondu au chef de poste et les événements qui s'en suivirent, je fus hissé au niveau du caïd et mes rapports avec toute l'équipe changèrent radicalement. Plusieurs mois se passèrent ainsi, travaillant le matin ou l'après-midi à l'usine et le reste du temps à cultiver le jardin, le champ de pommes de terre et oeuvrant à la coupe de bois
Nous étions en 1940, deuxième année de cette longue guerre qui allait apporter avec elle tant de souffrances. Les Allemands envahissaient la France. À leur approche, en juin, l'usine ferma ses portes.
Commença alors la fuite devant l'envahisseur. Les convois de l'armée Française en déroute et l'exode des populations venant du nord et se dirigeant vers le sud empruntaient la route départementale d'Autun à Chalon-sur-Saône située à 3 km au sud du bourg. Par vagues, les avions Allemand survolaient en rase motte et mitraillaient les convois. D'épaisses fumées s'élevaient des véhicules en feu, marquant le tracé de la départementale. La population vivait dans la crainte. Des rumeurs circulaient sur les atrocités que commettaient les Allemands sur leur passage. On parlait de viols des femmes, de déportation et de massacres de la population.
Nous nous préparions nous aussi à quitter le bourg avant l'arrivée de l'armée allemande. Mais nous hésitions à laisser les maisons et à tout abandonner car, ne disposant pas de véhicules, nous ne pouvions emporter que de maigres bagages. Devant la terreur annoncée, bien que nous étant préparés au départ, nous attendions, dans l'espoir que l'envahisseur qui poursuivait la troupe en fuite néglige de faire un détour par le bourg. Nous n'avions aucune information sur l'avancée de l'ennemi. Aussi, alors que nous avions décidé le départ pour le lendemain, en début d'après midi, l'annonce de l'arrivée imminente des premiers blindés se répandit dans le bourg comme une traînée de poudre. Quelques instants plus tard le bruit des motos des éclaireurs qui précédaient les blindés se fit entendre. Il était trop tard pour fuir, aussi, chacun désertant rues et places se terra chez soi, le nez collé aux vitres, guettant l'arrivées de l'avant-garde des motards qui survinrent rapidement, armés jusqu'aux dent sur leurs machines vrombissantes. Leur apparition nous impressionna fortement tant les rumeurs qui les avaient précédés nous faisaient craindre le pire. La peur au ventre, à leur suite, nous entendîmes bientôt le cliquetis assourdissant des chenilles des chars qui approchaient. La vue des soldats allemands en uniformes noirs, hors de la tourelle, sans marque d'agressivité, amoindrit un peu nos peurs. La colonne fit halte et les soldats, descendant de leur perchoir, nous adressèrent des signes amicaux, nous incitant à nous placer sur le pas de la porte, malgré les remontrances craintives de nos parents. Puis, nous enhardissant, nous approchâmes des chars et là, oh stupeur ! Les soldats nous distribuèrent des chocolats. La glace était rompue, cependant devant cette imposante armada nous demeurions sur nos gardes.
Je restais quelques jours à musarder dans le centre du bourg où était rassemblée une unité de blindés, et je parcourais la départementale pour fouiller les restes des camions calcinés à la recherche d'objets de valeur. Mais les pillards étaient déjà passés par là et le butin était plutôt maigre.
Le bourg étant maintenant occupé, Mais, mis à part la présence militaire qui créait un climat d'attente de ce que seraient les jours à venir, la vie avait repris son cours. La mine n'avait pas cessé son activité. Après la fermeture de l'usine de masques, mon père s'y était fait embaucher. Mon frère, ouvrier boucher charcutier dans un commerce du centre, avait repris son travail. Je ne pouvais rester inactif et il me fallait trouver rapidement un travail.
Pendant les mois de juillet et d'août, je fus embauché dans une ferme comme saisonnier pour faire les moissons et participer aux travaux agricoles. Le mari avait été mobilisé et son épouse assurait seule les travaux de la ferme. C'était une femme peu amène, grande et forte, infatigable et dure au travail. Elle ne ménageait pas sa peine et en exigeait autant des autres. J'y ai beaucoup souffert de la chaleur et de la fatigue Les journées étaient très longues. La ferme était distante de 6 km de la maison. Je faisais chaque jour l'aller et retour en vélo. Le travail commençait dès six heures le matin pour se terminer à sept heures le soir; journée coupée par une seule pause déjeuner d'une heure à la mi-journée. Le blé, l'avoine et le seigle, coupés à la faucheuse par un voisin, devaient être ramassés, bottelés et liés à la main. Ce travail était très pénible, j’étais constamment courbé vers le sol et mon dos en souffrait énormément. Hisser les gerbes sur le char et les engranger était non moins pénible. Il fallait aussi s'occuper du jardin, piocher les pommes de terre et assurer le quotidien des animaux de la ferme. Ce fut pour moi une période de véritable galère, d'autant que parfois il fallait travailler le dimanche pour profiter du temps favorable pour certains travaux.
La saison terminée, Il me fallait à présent trouver une situation plus stable. Le revenu familial ne permettait pas que je reste sans salaire. Fin août, mon père me trouva (sombre perspective à la lumière de l'expérience que je venais de vivre) une autre place de domestique sans durée déterminée dans une ferme située dans un hameau à sept kilomètres de la maison familiale. Le salaire était maigre, mais la nourriture et le logement étaient assurés. Pour un gamin de quatorze ans sans formation, en ces temps de guerre, il était difficile de trouver mieux. Et puis, comme disait mon père,"Une bouche de moins à nourrir, ça compte, vaut mieux que tu sois dans une ferme, là au moins tu pourras manger à ta faim".
 
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Le domestique de ferme
C’était le 31 août 1940. La ferme où mon père m’avait trouvé une place se trouvait à six kilomètres du bourg. Elle faisait partie du domaine du château de SULLY, propriété du Duc de Magenta. Elle était située dans le petit hameau de BOUTON à deux kilomètres au-delà du château. Par une belle journée ensoleillée, en début d'après-midi, le père m'y accompagna à vélo pour me présenter à mes nouveaux employeurs. C'était la fille, célibataire, la quarantaine, aidée par la mère, la soixantaine, qui dirigeait la ferme. J'étais engagé à leur service Les deux fils, célibataires, avaient été mobilisés dès la déclaration de guerre. L'un était prisonnier en Allemagne, l'autre était encore dans l'armée repliée dans le sud de la France. Dans l'attente de leur retour, les deux femmes étaient aidées par un fermier ami, célibataire âgé de cinquante ans environ. Avec la fille, ils menaient en commun de front les deux exploitations.
La ferme était située au centre du hameau composé de quatre exploitations agricoles. On y accédait par une rue montante du sud au nord qui traversait le hameau et conduisait à un immense plateau de champs et de prés. La ferme était à mi-pente.
Le fermier ami nous fit rapidement visiter la ferme. Délimitant la cour, au fond, face à la route, un long corps de bâtiment abritait l'étable des bovins et les greniers à foin. Sur la droite, dans un autre grand bâtiment, à l'équerre du précédent, longeant la cour jusqu'à la route, se trouvait la grange pour les céréales, surmontée d'une paillère, et l'habitation avec son grenier à grain. En face et parallèle à ce bâtiment se dressait une porcherie ainsi que l'écurie surmontée d'un fenil. Cette bâtisse était prolongée d'un tas de fumier aux dimensions impressionnantes ! Dans la cour peu ordonnée, devant la maison d'habitation, il y avait un puit et un grand abreuvoir en pierre. Les bâtiments très anciens, étaient construits en grès du pays qui, avec le temps, avait pris une patine de couleur grisâtre donnant à la ferme une certaine austérité, renforcée par la nudité de la cour privée de toute verdure et de toute vue autre que les murs de grés et le tas de fumier. À première vue, l'impression que me fit cette visite ne me laissa pas augurer d'un séjour réjouissant.
C'est le fermier qui me prit en charge. Les conditions d'engagement confirmées, mon père s'en retourna, me laissant au service de mes nouvelles patronnes. Après avoir déposé mon maigre bagage dans un coin de la cuisine, sans attendre, le fermier me confia une première tâche. Elle ne requérait aucune compétence particulière, mais mes capacités physiques y furent mises à rude épreuve.
Les jours précédents, il avait beaucoup plu. La cave, située sous l'habitation, avait été inondée. Il y avait environ vingt à trente centimètres d'eau dans les deux pièces de six mètres sur six environ qui formaient la cave. On y accédait de l'extérieur par une porte basse précédée de quatre marches, en contrebas du niveau du sol extérieur. Cette porte ne pouvait être franchie qu'en se baissant.
- Tiens jeunot, me dit le paysan en me tendant deux grands seaux, faut me vider cette cave parce que ça donne plein d'humidité dans la maison !
Imaginez un peu le travail ! Au sol, le long des murs on avait creusé une rigole pour orienter en temps normal les eaux dans un puisard situé à proximité de la porte d'entrée. Chaussé de bottes fournies par le paysan, les pieds dans l'eau, je remplissais mes deux seaux dans le puisard, puis, franchissant la porte, les vidais à l'extérieur au niveau supérieur des escaliers dans une rigole qui envoyait l'eau vers un fossé situé en contrebas en bordure de la route. Cette tâche répétitive avait cependant un coté pratique: ployant tellement sous le poids de mes deux seaux, je n'avais pas à baisser la tête pour passer sous le linteau de la porte. Il n’en était malheureusement pas de même au retour. Seul, dans la demi obscurité de la cave, jusqu'au soir, je me livrais non sans peine à ce va-et-vient abrutissant. De seaux en seaux cette eau baissait avec une lenteur désespérante. Je ne pus juger de l'abaissement du niveau que par les irrégularités du sol en terre qui finirent par émerger çà et là doucement, tout doucement, comme pour me narguer. Sans un mot, de temps à autre, le paysan venait jeter un œil pour voir l'avancement de mon travail et l'abaissement du niveau. Quand enfin, à la nuit tombante, après quatre heures de travail épuisant, le paysan vint me chercher pour passer à table, il ne restait plus que quelques flaques par-ci par-là. J'étais littéralement vidé de mes forces, et n'étais plus qu'un flasque pantin se mouvant avec peine, perclu de douleur et mort de fatigue. Il est facile d’imaginer dans quel état d’esprit je me trouvais quand je songeais à la suite que pouvaient me laisser espérer les jours à venir.
Tant bien que mal, je suivis le paysan. La rupture de ce rythme ininterrompu, quatre heures durant, me plongeait dans une sorte d'hébétude et ce n'est qu'une fois que je fus affalé sur mon banc, les coudes sur la table, n'ayant plus mon corps à porter, que je retrouvais une certaine lucidité. Sans un mot, sous le regard curieux et narquois des paysans, qui en disait long sur leur intention d'apprendre à ce gamin venu frais émoulu du bourg ce qu'était le travail de paysan, je dévorais mon repas avec avidité. La soupe au lard et l'andouille aux patates avalées, je pris mon bagage et l'on me conduisit à ma "chambre".
Elle n'était pas dans la ferme de mes patrons, elle se trouvait à 150 m environ, à l'entrée du hameau, dans celle de leur ami paysan. C'était un ensemble composé de trois corps de bâtiments. Le plus grand formait un des grands cotés d'une cour rectangulaire. Il était parallèle à la route qui passait devant la ferme en limite de la propriété. Sur les deux autres cotés, deux bâtiments de moindre longueur se faisaient vis-à-vis. Au centre de la cour, trônait un puit et les abreuvoirs pour le bétail
Lorsque l'on arrivait à la ferme, à gauche, se trouvait un bâtiment comprenant une bergerie surmontée d'un étage, à usage de réserve de fourrage pour les aliments du bétail. Le plus grand corps de bâtiment, face à la route, abritait à gauche, occupant une grande partie de la bâtisse, une grange et à l'étage, une paillère où l'on engrangeait la récolte des moissons et la paille. À droite, se dressait l'habitation du fermier, de laquelle on accédait à un grenier où était stocké le grain. Puis on trouvait l'écurie et une étable pour des bovins, surmontées à l'étage de la réserve de fourrage.
La ferme se différenciait de celle de mes patrons par sa construction récente et moins rustique. Elle était bâtie en grès, elle aussi, mais d'une bien meilleure finition. La façade de la partie habitation, garnie de plantes grimpantes, lui conférait un air de maison de maître. La cour était en bien meilleur ordre que celle de mes patrons. De chaque coté du grand bâtiment du fond était aménagé un grand espace vide qui laissait apercevoir la verdure des prés, des haies et de grands arbres qui entouraient la ferme. L'aspect des lieux, bien qu'assez strict, était d'un abord plutôt accueillant.
Hors l'aspect extérieur, il y avait une différence essentielle sur la vocation respective des deux exploitations. Celle de mes patrons était orientée vers la culture des céréales, des pommes de terre, des betteraves et l'élevage des bovins, vaches laitières et bêtes pour la boucherie, alors que leur ami fermier, hormis la culture des céréales en moindre quantité et l'élevage de quelques bovins, pratiquait essentiellement l'élevage des moutons.
C'est dans le corps de bâtiment de droite, intégrée à l'écurie que se trouvait ma "chambre". Bien grand mot pour désigner ce qui allait être mon coin de repos pour me remettre des grandes fatigues que me réservaient les durs travaux des champs. C'était un petit local de quelques mètres carrés, bas de plafond, aux murs nus blanchis à la chaux. Il était dans le prolongement des stalles, près de l'entrée, la porte étant située dans le couloir longeant les box. Il fallait donc entrer dans l'écurie pour y accéder. Une petite fenêtre y donnait du jour. En somme, ce n'était ni plus ni moins qu'un box de luxe baptisé "chambre" avec vue sur l'extérieur, juste assez grand pour y loger un petit lit de fer à une place, un rangement fait de deux planches verticales reliées par plusieurs étagères, un tabouret et une petite table sur laquelle était posée une cuvette ainsi qu’ un broc pour la toilette.
Au soir de cette première demi-journée de travail, j'étais tellement fatigué, pratiquement inconscient, que je n'attachais pas d'importance à ce qui allait être ma chambre. Je m'affalais tout habillé sur ma paillasse et, ne pouvant trouver le sommeil, tant mes membres et mon dos étaient endoloris, je chialais, chialais de douleur et de solitude jusqu'à ce qu'enfin le sommeil me fasse perdre conscience et oublier pour quelques heures cette douloureuse demi-journée et m’empêche de penser à celles qui allaient suivre.
Le lendemain commença pour moi ce qui allait être une suite de longues et interminables journées de travail harassant sans autre répit que celui du temps des repas et du sommeil. Le matin, levé dès l'aube, je me rendais à la ferme de mes patrons. Après avoir pris une tasse de café noir (le petit déjeuner nous était apporté sur place) je procédais au nettoyage de l'étable et de l'écurie, chargeais le fumier sur une brouette, l’empilais correctement sur le tas qui était à coté de l'écurie, et donnais le fourrage aux quelques vaches laitières qui demeuraient à l'étable toute l'année et aux deux chevaux. Le travail terminé, c'était le départ pour le travail des champs jusqu'à la tombée du jour avec pour seul répit le repas de midi. Celui-ci, suivant l'éloignement de la terre, nous étais apporté sur place par la mère de la patronne. De retour à la ferme, il fallait assurer le soin aux vaches et après leur avoir donné leur ration d'avoine, mettre les deux chevaux au pré qui se trouvait derrière les écuries. Ensuite, c'était le nettoyage de la poussière amassée au cours de la journée. Pour le corps qui n'en était pas exempt, un lavage à grande eau torse nu dans l’abreuvoir attenant au puit faisait l'affaire, tout en procurant un rafraîchissement bienvenu. Nous prenions alors place à table pour le repas du soir qui se déroulait sans grandes discussions ni commentaires. Le repas terminé, c'était le retour à la "chambre" pour y trouver enfin un moment de répit rapidement suivit d'un sommeil réparateur. Les jours s'écoulaient ainsi au gré du travail de la ferme.
Lorsque je suis arrivé les moissons étaient terminées. Restait une période particulièrement chargée pour les travaux des champs. Elle allait s’étendre de septembre à octobre et en partie sur novembre. Après le rituel du travail matinal à l'étable et à l'écurie, c'était le départ pour les prés ou les champs jusqu'au crépuscule. Il y avait les pommes de terre et les betteraves à piocher et à buter, la deuxième coupe de foin à couper, faner, ramasser et engranger et le battage des céréales, l’arrachage des pommes de terre, les labourages et les semailles.
Des quelques mois que j'allais passer à travailler la terre je conserve de nombreux souvenirs. Souvenirs d'un travail parfois rebutant et souvent fort pénible, mais aussi souvenirs de la découverte d'un monde riche d'authenticité.
Du travail aux champs de pommes de terres, je conserve le souvenir de la tâche la plus épuisante. Il se faisait en deux temps. En premier lieu, lorsque les plants étaient assez grands, il y avait le piochage de la terre tout autour de chaque plant pour couper les mauvaises herbes et aérer le sol. Quelques semaines plus tard, lorsque les plants étaient prêt de leur maturité c’était le buttage qui consistait à relever la terre à la pioche des deux cotés de chaque rangée pour recouvrir la base des plantes sur une certaine hauteur afin de créer une butte qui conserverait la fraîcheur à la plante pour la nourrir davantage, et recouvrir suffisamment les précieuses tubercules pour leur permettre un développement maximum.
Le départ, le matin, était le début d'un véritable cauchemar. Que ce soit pour le piochage ou pour le buttage il en était de même. Je conserve des images douloureuses de ces immenses champs de pommes de terre dont les rangées s'allongeaient sur plus de cent mètres de long. Nous étions quatre pour effectuer ce travail, la patronne, son frère, qui peu après mon arrivée avait été démobilisé, l’ami fermier et moi. Côte à côte, nous prenions chacun notre rangée. Rangée interminable que nous suivions, courbés sans appui sur le manche de la pioche que nous relevions et abaissions sans relâche pour l'enfoncer et la ressortir de terre à la force des bras, tête et torse en avant, dos courbé, avançant doucement pas à pas au rythme incessant de nos coups de pioche.
Les robustes paysans aux reins d’acier rompus à la tâche avançaient, imperturbables. Pour le travail de la terre il fallait des gens costauds, durs à l'ouvrage ne se plaignant jamais etcapables d’abattre toujours plus d’ouvrage. Ce n'était malheureusement pas mon cas. Une douleur insupportable me tenaillait le dos au niveau des lombaires et me faisait hurler de douleur en silence. Je devais garder pour moi cette atroce souffrance. J'avais ma fierté, mais je la payais cher.
Elles n’en finissaient pas ces rangées de patates. Arrivé au bout, sans répit, nous nous retournions pour en recommencer une nouvelle. Et il fallait suivre. J'étais bien sûr à la traîne. Le paysan gueulait «oh ! Petiot ! Grouilles-toi ! On ne va pas t’attendre non !». C’était ainsi dans ces interminables champs de pommes de terre du lever du jour au coucher du soleil, et ça durait plusieurs jours. A chaque nouvelle journée, mon supplice se renouvelait en silence; personne à qui se plaindre, personne pour me donner du courage.
Il y avait quand même un moment où j'éprouvais un réel soulagement. C’était quand le matin à huit heures, la mère de la patronne nous apportait la collation à la terre. Elle était composée d'un grand faitout de soupe chaude au lard, d'une bonne miche de pain, de tranches de charcuterie, d'une épaisse et succulente omelette et d'une piquette buvable. En somme, largement de quoi contenter les estomacs jusqu’à midi. Il fallait reconnaître que si question "boulot" il n’y avait pas de sentiment, question "bouffe"la générosité était de mise. Si l’on voulait que le travail avance, il fallait bien nourrir ceux qui travaillaient sans compter, J'avoue qu’ajouté aux plaisirs de la bonne chère, j'appréciais tout autant, sinon plus, le fait de m'asseoir, de redresser le torse durant un quart d’heure ce qui soulageait pendant un temps, aussi court fût-il, mes douleurs lombaires.
Ah ! Ces corvées des champs de patates, je ne pourrais imaginer les souffrances endurées si je ne les avais pas vécues ! Et encore, quant il faisait beau il fallait s’estimer heureux, mais dans ce fichu climat du Morvan, il pleuvait souvent et alors la terre grasse collant à la pioche et à la semelle des sabots, donnait des kilos supplémentaires à supporter et à manier. Régulièrement, il fallait racler la semelle des sabots sur le tranchant de la pioche pour enlever une lourde couche collante, et nettoyer la pioche avec un caillou pour l'alléger et lui permettre une meilleure pénétration dans le sol. À l’automne, l’arrachage était moins pénible. Le temps de ramasser d'une main les pommes de terre, de les débarrasser de leur calotte de terre et de les jeter derrière moi, me permettait de l’autre main de m'appuyer sur le manche de pioche, donnant ainsi un court répit de soulagement à mon dos douloureux. Quel bonheur quand le coup de pioche arrachait une bonne quantité de tubercules ; pendant un court instant je pouvais me permettre de poser un genou à terre pour les ramasser ; quel soulagement, un vrai moment de repos !
La corvée des betteraves me réservait le même sort, mais il fallait seulement les piocher et non les buter, ce qui était un peu moins pénible. Par contre, il avait lieu deux fois dans la saison.
Ces corvées étaient certes particulièrement douloureuses pour mon dos fragile, mais il restait encore à effectuer la deuxième coupe des foins de la saison. Elle n'était pas non plus exempte d'efforts et de fatigue. Mais le travail était moins monotone et surtout, moins douloureux pour mes lombaires.
Le foin, fauché mécaniquement par une faucheuse tractée par un cheval, était couché sur le sol en rangées régulières. Un ou deux jours plus tard, Il fallait le "faner", c’est-à-dire le retourner à la main avec une fourche pour un séchage parfait. Lorsqu'il était sec, prêt à engranger, la râteleuse, grand râteau mécanique sur roue, de deux mètres de large environ, tracté par un cheval, rassemblait plusieurs rangées en une seule plus importante. Un système mécanique permettait de relever le râteau après chaque rangée puis de le rabaisser pour en ratisser une nouvelle. Ensuite, manuellement, à la fourche et au râteau, le foin était rassemblé en tas réguliers pour le ramassage et le chargement. Le transport de la terre à la ferme était fait avec un char, long chariot en bois à quatre roues, tracté, suivant l'importance du chargement, par un ou deux chevaux. Pour le chargement, chaque tas était envoyé à la fourche sur le char. Là, un homme rangeait convenablement chaque fourchée de façon à pouvoir, dès qu'il atteignait le haut des ridelles, empiler le foin en le faisant déborder de chaque coté pour obtenir une largeur maximum, et donner ensuite le plus de hauteur possible au chargement pour réduire le nombre de transports à la ferme. Ce travail demandait un certain coup d'œil et de l'habileté pour édifier convenablement l'empilement du foin sans risque de renversement.
Les premiers jours, je faisais partie de ceux qui, du sol, envoyaient les tas de foin sur le char. Au début du chargement le travail était relativement aisé, mais au fur et à mesure que le foin s’empilait, et Dieu sait que le paysan chargeait le char au maximum, l'envoi des fourchées de foin exigeait un effort de plus en plus important.
Peu de temps après que le ramassage eut commencé, on me fit monter sur le char pour empiler le foin. Par quel concours de circonstances ? Je n'en ai pas souvenir. Peut-être était-ce parce que je n'étais pas assez rapide pour lancer mes fourchées et qu’elles n'étaient pas assez grosses. Toujours est-il que ce travail ne fut pas pour me déplaire. La rentrée des foins présenta alors pour moi un coté intéressant. J'ai toujours été assez adroit pour le travail manuel, je disposais d'un certain bon sens et savais faire preuve de rigueur et d'une recherche de perfection dans les tâches que j'accomplissais. Le travail exigeait malgré tout une certaine dépense physique et de la rapidité car les fourchées m'étaient envoyées sans répit et la position sur le char, les deux pieds s'enfonçant dans le foin, était loin d'être confortable, mais j’étais obligé de suivre la cadence. Malgré cela, empiler fourchées après fourchées de façon que le chargement soit le plus large possible, bien vertical et formant un parallélépipède parfait me procurait une certaine satisfaction et une non moindre fierté. Mon premier char fut tellement bien chargé, d’équerre et d’aplomb et il monta si haut, sans risque de se renverser que, jusqu’à la fin de la saison, c’est à moi que revint la charge d’empiler le foin sur le char. Mais la médaille à toujours son revers. Les paysans allaient beaucoup plus vite que moi pour envoyer les fourchées. J'avais tout juste le temps d'en empiler une, qu’une autre m’attendait déjà. En me plaçant sur le char, le patron n'était pas perdant. Le chargement était plus rapide et le char chargé au maximum. Il en résultait un gain de temps au chargement et, moins de voyages à faire. Mais je ne m'en plaignais pas, bien au contraire, le plaisir que j'avais à cons erver mon char parfaitement d'aplomb et bien cadré et la fierté que j'en ressentais compensait la fatigue qui en résultait. Un plaisir supplémentaire m'était procuré lors du retour à la ferme. J'étais confortablement installé sur le foin au sommet du chargement dominant l'environnement et jouissant d'une vue imprenable, alors que les autres suivaient le char à pied.
Le déchargement à la ferme n’était pas exempt d'efforts non plus. Le foin était entreposé dans le fenil situé à l'étage au dessus des étables, immense espace de plusieurs mètres de haut entre le plancher et la charpente de la toiture. Le déchargement et la mise en place dans le fenil nécessitait au moins trois personnes. Une sur le char et deux dans le fenil. Celui qui était sur le char donnait la cadence de travail. Au sommet du chargement sa tâche était relativement facile car il se trouvait à hauteur de la porte du fenil. Mais au fur et à mesure du déchargement il se trouvait en contrebas et ses efforts étaient proportionnés. C’est lui qui donnait la cadence au déchargement. A ce sujet, lorsque j'étais dans le fenil, je dois dire que je fus parfois l'objet de remontrances pour mon manque de rapidité. Au début de la saison, la besogne était relativement aisée, mais au fur et à mesure de l'engrangement du foin la tâche devenait plus ardue. Il fallait progressivement monter le foin jusque sous la charpente entre les fermes et au fur et à mesure l'empiler couche par couche pour en engranger le maximum. Chaque fourchée était tassée avec les pieds en pesant de tout son corps. A deux hommes dans le fenil il y avait fort à faire. Depuis la porte, un des deux reprenait les fourchées provenant du char et les portait à leurs emplacements. L'autre les empilait convenablement et les tassait. Il m'est arrivé d'être soit sur le char, soit dans le fenil. Dans les deux cas le travail était tout aussi pénible. Cependant celui du fenil représentait un inconvénient majeur, il y régnait en permanence un nuage de poussière de foin et l’inhalation de ces fines particules était fort désagréable. J'en souffrais énormément. A l'époque on se souciait peu de soigner les allergies et il se trouvait, je le sus bien plus tard, que j'étais allergique aux graminées ; dans le fenil je souffrais donc affreusement du rhume des foins, irritation des yeux et nez complètement bouché. La respiration par la bouche me provoquait des picotements et une gêne dans la gorge qui m'arrachait de déplaisants raclements. Dans ce milieu de gens durs à la tâche et résistants à la douleur, c'était là un inconvénient mineur. Je n'avais d'autre choix que de faire mon travail sans me plaindre.
Pour les moissons, contrairement à la coupe et au travail du foin dans les champs, le blé ou autre céréale séchaient sur pied et la coupe se faisait avec une moissonneuse tractée par deux chevaux. Elle coupait et emballait les céréales au fur et a mesure, déversant derrière elle des petits ballots ficelés prêts à être chargés sur le char et rentrés à la ferme.
Lorsque j'ai été engagé, les céréales étaient déjà engrangées. Mais restait à faire le travail du battage pour séparer la paille du grain. Ce n'était pas un des moindres. Il exigeait, outre un important matériel, force et endurance. Aujourd'hui pour un gamin de mon âge, ce travail serait considéré comme une condamnation aux travaux forcés. Il requérait une résistance à la fatigue et une force physique qu'à présent, peu de jeunes garçons et même d'adultes seraient susceptibles ou accepteraient de fournir
Le battage était un événement et marquait date dans l’année. Il était réalisé dans chaque ferme par une énorme et monstrueuse machine : la batteuse plus communément nommée le battoir. Elle se déplaçait de ferme en ferme avec tout le matériel nécessaire au battage des céréales et au bottelage de la paille. Tractée par une machine à vapeur, c'était une véritable caravane qui occupait toute la largeur de la chaussée sur plus de dix mètres de long. Son déplacement était à lui seul un événement. Montée sur des roues en fer elle se déplaçait lentement, dans un bruit de cliquetis métallique, de grincements et de craquement de bois et de fer, tirant derrière elle la botteleuse montée sur roues en fer elle aussi, le tout dans un vacarme assourdissant au rythme du halètement de la machine de traction à vapeur. Le déplacement du convoi était à lui seul un événement excitant pour les gosses qui le suivaient en criant d'enthousiasme. La batteuse était installée dans la cour de la ferme à proximité de la grange où avaient été engrangées les céréales.
Après les moissons,"Les journées de battoir" revêtaient un caractère bien particulier dans le travail des paysans. Outre le personnel accompagnant la batteuse, le travail de battage nécessitait de quinze à dix sept personnes. Ces journées étaient l'occasion de réunion de fermiers pour un travail fait en commun dans une franche cordialité. Les repas servis à la ferme pour tout ce monde étaient, à l'image de ces mémorables journées, de pantagruéliques ripailles et beuveries justifiées par l'importance de l'événement qu'elles représentaient. Si ce n'est le travail harassant que chacun devait fournir, tant les ouvriers qui participaient au battage que les cuisinières qui préparaient les agapes, les journées de battoir étaient mémorables et pouvaient être apparentées à une fête unique dans l'année pour chaque ferme.
Cela pouvait s'expliquer, en partie, par la présence et la richesse de l'important tas de grains entreposé dans le grenier qui en résultait. Source de fierté, de satisfaction pour le paysan et du plaisir presque sensuel qu'il pouvait ressentir à contempler puis palper ce trésor naturel pour en apprécier la qualité, et laisser couler doucement entre ses main une véritable rivière de vie qui assurerait les lendemains pour les siens et le pain des jours à venir. De tous les produits cultivés et élevés par le fermier, le grain était certainement celui qui donnait le plus de noblesse au résultat de son travail.
En outre, le battage marquait la fin d'un cycle représentant une année de travail qui ne correspondait pas avec celle du calendrier. Après les travaux intervenus depuis les semailles de l'automne précédant, ces journées de battoir pouvaient être considérées comme le couronnement et une véritable célébration de l'aboutissement du fruit d'une année de labeur. Elles étaient le sommet marquant l'éternel recommencement du travail du paysan. Après le battage et l'arrachage des pommes de terres qui intervenait en même temps ou peu après, allait succéder un nouveau cycle. Recommenceraient les labours, les semailles, et l'hiver venu, avec la rentrée des troupeaux à l'écurie, l'entretien des prés et des champs et les coupes de bois. A l'approche du printemps reprendraient les travaux de la terre, de nouvelles plantations, puis les fenaisons, et les moissons. Et pour terminer le cycle, le tout serait couronné de nouveau par des journées de battoir.
Ces journées mémorables commençaient, la veille au soir ou très tôt le matin, par l'arrivée et l'installation de la batteuse. Les quatre ou cinq ouvriers qui la convoyaient s'occupaient du fonctionnement de la machine pendant le battage, les quinze à dix sept paysans présents assuraient l'approvisionnement en céréales et l'évacuation des produits obtenus après battage : grain, paille et poussier. Pour assurer cette main d'œuvre, suivant les affinités et les relations, autant de fermiers du pays se partageaient le travail, chacun fournissant une personne au fermier qui avait le battoir chez lui. En général, il y avait une journée de battage dans chaque ferme, quelques fois un jour et demi ou deux. Le fermier devait rendre ensuite à chacun de ses collègues qui lui avaient fourni un homme, le nombre de journées correspondant. Par exemple, un fermier qui avait eu le battage dans sa ferme était redevable d'autant de journées de travail que le nombre de ses collègues qui avaient envoyé un ouvrier participer au battage de ses céréales. Pour une journée de battage à la ferme, Il avait une quinzaine de journées de travail à rendre. S'il avait deux jours de battage, il devait en rendre le double.
Dans la ferme de mes employeurs, la journée de battage était longue. Il fallait donc rendre au moins une quinzaine de journées de travail pour compenser la main d'œuvre fournie par les autres fermiers.
Etant le domestique, j'étais naturellement chargé de rendre ces journées. Il me reste de cette saison du battage des souvenirs contradictoires, souvenirs d’efforts physiques et de grandes fatigues et souvenirs de franche camaraderie, de cordialité et de bonne humeur. Ces journées de battage furent certainement les plus dures et les plus longues que j'ai eues à accomplir pendant mon séjour à la ferme. Le temps ne comptait pas. Le travail commençait au lever du jour, entre cinq et six heures du matin et, suivant la quantité de céréales, il se terminait tard le soir avec les dernières lueurs du jour, travail harassant, sans nul répit que ceux des repas et des nuits, souvent bien courtes lorsque deux journées de battoir à rendre se suivaient. De plus les battages ayant lieu en septembre, les journées encore chaudes et la poussière produite par le battage des céréales sèches, rendaient ce travail très inconfortable.
Tard le soir ou pendant la nuit, le personnel de la batteuse avait déplacé la machine pour la mettre en place dans la ferme suivante et tout préparer pour la mise en route à l'heure donnée.
Installée, la batteuse s'étendait sur une bonne quinzaine de mètres sinon plus. En premier se trouvait la machine à vapeur, gros cylindre de plus de un mètre de diamètre, monté sur des roues en fer, surmonté d'une cheminée. Elle actionnait un énorme, volant, roue de grand diamètre, de un mètre à un mètre cinquante environ, entraînant une longue courroie de plusieurs mètres de long transmettant, par l'intermédiaire d'une poulie fixée sur la batteuse, le mouvement du volant aux multiples organes effectuant le battage des céréales, la séparation du grain, du poussier, de la paille et son bottelage.
La batteuse était une énorme caisse, assemblage de bois et de fer, parallélépipède rectangulaire de cinq à six mètres de long, par deux mètres cinquante de large sur deux mètres cinquante de haut environ, elle aussi montée sur roues en fer. Monstrueuse mécanique dont les entrailles contenaient nombre de poulies, courroies, engrenages, bielles, battoirs et tiroirs en mouvement. Multiples mâchoires qui happaient les céréales que les paysans lui enfournaient dans la gueule, les battaient pour en extraire le grain, le séparer de la paille, et des poussières provoquées par les opérations successives et rejeter le tout séparément hors de la batteuse.
Entre cinq et six heures du matin, suivant la quantité de céréales à battre pour la journée, la machine se mettait en route. Chacun avait une tâche bien déterminée. Juchés sur l'empilement des ballots de céréales stockés dans la grange Il y avait ceux qui les jetaient au sol. Ils étaient repris par d'autres, généralement de gros bras, qui, à bout de fourche, les envoyaient aux ouvriers debouts sur la plate-forme supérieure de la batteuse. Là, les liens étaient coupés et les céréales enfournées dans l'avaloir pour le battage proprement dit. Sur un des coté de la batteuse étaient évacués grain et poussier qui sortaient de ses entrailles. A l'arrière la paille était éjectée sur un tapis roulant qui l'enfournait dans la botteleuse pour être compressée et rejetée sous forme de petits ballots parallélépipédiques parfaitement ficelés. Les tâches d'évacuation des différents produits étaient fort différentes. Celle des porteurs de sacs de grains exigeait des hommes forts et solides, plusieurs dégueuloirs déversaient sans discontinuer le grain dans des sacs qu’il fallait monter à la réserve de grains située dans le grenier de la ferme. Ces sacs ne pesaient pas moins de cinquante kilos. Le préposé à la surveillance du remplissage aidait les porteurs à les hisser sur leur dos et, dans une procession ininterrompue, ces derniers gravissaient les escaliers pour monter les vider sur le plancher du grenier. C’était certainement le travail le plus pénible du battage. Il était réservé aux plus forts. Une autre tâche, (c’était la planque, généralement réservée aux plus âgés), consistait à évacuer les bottes de paille. La manutention demandait un moindre effort car la paille dépouillée de ses grains et de ses enveloppes était moins pesante et les bottes de taille assez réduite. Les hisser dans la paillère était une tâche facile. Un autre travail peu fatiguant mais fort désagréable était le remplissage des sacs sous le dégueuloir du poussier. Celui-ci était composé de la fine enveloppe des grains et des brisures de la paille occasionnées par les battoirs; particules précieusement recueillies car elles servaient de nourriture de base pour le bétail pendant l'hiver.
Après un copieux petit déjeuner, le travail commençait et continuait sans relâche jusqu'à midi. Il reprenait de même après le repas jusqu'au soir entre 19 et 22 heures à la fin du battage.
Peu après mon embauche, ma première journée de battoir eut lieu dans une grande ferme située à 6 km. À 4 h 30 du matin ce fut le départ en vélo. C'était une grande exploitation. La journée de battage promettait d'être longue. Peu après cinq heures, la batteuse commença à tourner. Tout nouveau venu dans la corporation, j'étais un illustre inconnu ne connaissant personne.. N'ayant jamais assisté à une journée de battoirs j'ignorais tout du battage. J'étais dans l'attente de connaître la tâche que l'on allait me donner à accomplir pour la journée. Apparemment, à ma connaissance, sans qu’il y ait eu d'affectations préalables, chacun prit sa place. Celle qui me fut dévolue ne fut pas des mieux adaptée à mes capacités respiratoires. Je fus chargé d'assurer la mise en sacs du poussier sous le dégueuloir. Le travail était peu fatiguant. Compte tenu de leur contenu, les sacs pesaient peu et étaient faciles à remuer, c'était certainement mon jeune âge qui m'avait valu d'être placé à ce poste. Mais si l'effort physique était peu important, l'épais nuage de poussière dans lequel j'étais plongé était fort incommodant et mes allergies vinrent rapidement à bout de mes capacités d'ingurgiter une telle quantité de particules irritables. Mes yeux se gonflaient et me piquaient terriblement, mon nez était complètement bouché, ma gorge était irritée par la brûlure provoquée par le poussier, c'était un véritable enfer. En peu de temps, je fus complètement anéanti et remplissais ma tâche tant bien que mal comme un automate fort incommodé par cette nuée de poussière. Proche de moi, le préposé au remplissage de sacs de grain qui était s'aperçu de mon état fit en sorte que l'on mit fin à mon martyr. Si le nouveau poste où je fus placé n'était pas affecté par autant de poussière, il n'était pas de tout repos et requérait des efforts qu'il était peu habituel de demander à un gamin de 14 ans. Je fus intégré à l'équipe chargée de balancer à bout de fourche les ballots de céréales sur la plate-forme supérieure de la batteuse. Comme il est de coutume, les plus anciens, habitués à ce travail, ne réservaient pas la meilleure place à un nouveau venu. Il y avait deux sortes de ballots, ceux qui avaient été bottelés et liés mécaniquement à la moissonneuse-batteuse et ceux confectionnés et liés à la main. La différence était dans leur poids. Les ballots liés à la moissonneuse-batteuse étaient beaucoup plus légers que ceux liés à la main. Naturellement les anciens, plus débrouillards, plus rapides et plus hardis que moi, s’emparaient des ballots les plus légers, me laissant ceux qui étaient liés à la main d'où un effort plus important pour les hisser sur le battoir. Et comme pour chaque poste quel qu'il soit, le nombre d'ouvriers nécessaires était calculé au plus juste, il n'y avait pas un moment de répit ; car le rendement de la batteuse dépendait de son approvisionnement. Les va-et-vient de la grange à la batteuse ne s’interrompaient qu'à l'heure du repas de midi. Celui-ci, véritable moment de repos et de bonheur pendant une heure, comblait de calories les estomacs les plus exigeants, permettant ainsi de reconstituer les forces physiques pour reprendre le travail jusqu'à 21 heures ce soir là. En récompense des efforts fournis, un véritable repas pantagruélique nous attendait. Se succédaient les mets les plus savoureux ou gras et assaisonnements n'étaient pas comptés et, ce qui n'était pas négligé par les convives, où le vin coulait à volonté. Pour certains, ces agapes et beuveries se poursuivaient tard dans la nuit, pour d'autres, il fallait rentrer car, après quelques heures de sommeil, une autre journée de battoir les attendait le lendemain. Ce fut souvent mon cas ; ayant une quinzaine de journées à rendre, lorsque deux journées de battoir se suivaient dans le même hameau un peu éloigné de la ferme, le repas terminé il m'est arrivé de ne pas rentrer à la ferme et de dormir dans le fenil pour gagner quelques heures de sommeil et être sur place le lendemain
Cette première et longue journée de battoirs terminée, courbaturé et assommé de fatigue c'est avec peine que, pesant péniblement sur les pédales de mon vélo, je rentrais à la ferme.
A intervalles plus ou moins réguliers, ces journées se déroulèrent jusqu'au début octobre. Avec l'expérience des premiers jours de battoir et l'endurance acquise progressivement, cette participation au battage représentait finalement une coupure de mon travail à la ferme, et l'atmosphère cordiale et de franche camaraderie qui y régnait avait un côté qui ne m'était somme toute pas désagréable.
Pendant la saison des battages, les travaux se poursuivaient à la ferme, entre autre, récolte du foin, puis ensuite arrachage des pommes de terre et des betteraves. Les lendemains de battage, malgré la grande fatigue de la veille, je n’étais bien sûr pas dispensé d’y participer.
Les récoltes terminées, vint le temps des labours et des semailles. Le premier travail consistait au charroi du tas de fumier qui était dans la cour de la ferme, résultat d'une année d'entretien de l'écurie. Il était transporté et réparti dans les champs pour y être épandu manuellement à la fourche avant les travaux de labour où il allait être enfoui sous chaque sillon de terre labourée. Venait ensuite le labourage, étroite communion entre l'homme et le cheval pour modeler la terre avec une parfaite régularité et la préparer à recevoir le grain.
Dans une chaude et forte odeur de terre et de sueur, les deux bras fortement maintenus par le paysan et dirigée à la main, la charrue tirée droit par deux chevaux attelés en ligne, creusait son sillon. La pointe du soc enfoncée dans le sol suivait une trajectoire rectiligne et continue, et la terre, glissant sur l'acier incurvé et poli, était retournée et renversée régulièrement dans le précédent sillon en bandes brunes régulières, bombées, luisantes et lissées par le frottement, la pression et la forme du soc.
J'étais chargé de la conduite des chevaux. Tenant le cheval de tête par la bride, de la voix je les dirigeais. Ce travail avait un coté passionnant. Ne faire qu'un avec ces puissantes bêtes, obéissant à la voix sans qu'il y ait à manier le fouet, les muscles saillants, tendus, tirant droit de toutes leurs forces sur les traits qui les liaient à la charrue, procurait une certaine jouissance. Tout mon intérêt était centré sur l'avancée en force des bêtes sans dévier d’un pouce de la trajectoire permettant au paysan de creuser son sillon bien droit et parfaitement parallèle au précédent. La tâche ne laissait aucun répit et demandait une attention soutenue. Le travail devenait délicat et demandait douceur et fermeté lorsque arrivé en bout du sillon il fallait faire tourner les chevaux pour les placer parfaitement dans l'alignement du nouveau sillon qui allait être creusé. Je garde une image très présente de la puissance de ces masses de muscles, soufflant à pleins naseaux, arc-boutés sur les traits tirant la charrue, qui, guidée par la main ferme et habile du paysan, creusait son sillon en retournant la terre d'une façon parfaitement rectiligne d'un bout à l'autre du champ.
Une fois les sillons creusés, après avoir passé la herse tirée par un cheval, de long en large pour briser les mottes de terre, le paysan, le semoir suspendu contre le ventre avec une bandoulière, avançait lentement et majestueusement d'un pas mesuré, semant son grain d'un geste large et régulier. Derrière lui, je repassais la herse pour mélanger ce grain à la terre. La semaille terminée, terre et grain soigneusement mélangés par la herse étaient compactés avec un rouleau de 1,50 m à 2 m de large, pour permettre à la graine, bien enrobée de terre, de germer et de faire sortir du sol ce qui serait la moisson de l'année suivante. Prémisse des journées de battoir à venir…
Du labour et des semailles, je garde un précieux et émouvant souvenir. Travail hautement symbolique, l'homme et son compagnon le cheval en harmonie avec la terre nourricière pour une féconde et future récolte …
Fin septembre, un nouveau domestique avait été embauché par le paysan ami, en vue de l'agrandissement des deux exploitations et en prévision du surcroît de travail qu'allait entraîner la saison d'hiver avec l'entretien de tout le bétail qui, suivant la rigueur du climat, devait rentrer à l'étable en octobre ou novembre. Son arrivée allait changer mes habitudes. En effet, vu qu'il avait été embauché par le paysan ami, la "chambre" que j'occupais lui revenait de droit. Ce fut le déménagement. Dans la mesure où j'allais coucher dans la maison de mes patrons et non plus dans un box à l'écurie, j'aurais du en être satisfait. L'inconvénient, et il était de taille, c'est que mon lit se trouvait dans un angle de la cuisine de la ferme. La gêne que j'éprouvais est facilement imaginable. Le matin, je me sentais obligé de me lever le premier pour faire ma toilette dans la cuvette qui m'était réservée à cet effet et m'habiller avant que toute la maisonnée n'ait envahi la cuisine pour boire le café noir du matin. Le soir, ce n'était pas mieux, je n'osais me déshabiller et me mettre au lit avant que la cuisine ne soit libre de tout occupant autre que moi. Je regrettais ma chambre dans l'écurie et l'indépendance dont je jouissais.
Outre la gêne que j’éprouvais, ma présence dans la cuisine le soir me fit éprouver une sensation de déchéance. La fille de la patronne qui devait avoir onze ans y faisait chaque soir ses devoirs. A l'écouter et la voir faire je me rendis compte à quel point, depuis ma sortie de l'école, j'étais devenu un véritable ignorant. Cela faisait bientôt deux ans que j'étais entré dans le monde du travail et je n'avais plus ouvert un livre, ni rédigé le moindre écrit, ni fait le moindre calcul. J'étais incapable de comprendre quoi que ce soit aux devoirs de la fillette ni de me souvenir de la moindre des règles de calcul et de grammaire. Ma mémoire n'avait rien conservé de ce que j'avais appris à l'école. Jugez de ma stupéfaction et du sentiment que j'éprouvais de me voir devenu si ignorant. Il faut dire que depuis que j'étais à la ferme, n'ayant personne avec qui converser j'étais devenu solitaire et mon isolement dans la "chambre" de l'écurie n'avait eu d'autre résultat qu'un repli sur moi. L’atmosphère du hameau, loin du bruit et du mouvement des villages ou des villes, un lieu où les gens ne se fréquentaient pas, parlaient peu, juste le strict nécessaire pour assurer le quotidien, n’était pas faite pour me sortir de mon isolement. Si au début de ma présence à la ferme je me rendais chaque dimanche à la maison familiale, au fur et à mesure que le temps passait, mes visites s'espacèrent et devinrent mensuelles uniquement par nécessité, pour faire assurer l’entretien de mon linge par ma mère. Je n'en éprouvais pas la moindre nostalgie. Par la force des choses, je m'étais habitué à cette rude vie de paysan solitaire vivant au seul rythme de la nature et progressivement je la subissais sans qu'elle semble trop pesante.
De cette solitude, il me reste malgré tout de bons souvenirs. Il en est un qui demeure particulièrement agréable. La plupart du temps, c’étaient les chevaux du paysan ami qui étaient employés pour les travaux, un beau cheval hongre et une superbe jument, deux belles et puissantes bêtes très dociles. Après la journée de travail ils étaient conduits au pré pour la nuit et ramenés le lendemain à la première heure à la ferme. J’étais chargé de cette besogne. Le pré se trouvait à plusieurs centaines de mètres sur le plateau situé plus haut que la ferme. Dés que j'arrivais hors de vue du hameau, je grimpais lestement sur le dos de la jument et me laissais bercer au rythme lent de ses pas. Dominant ce qui m’entourait, j'éprouvais une enivrante sensation de liberté. Ce rapport avec les bêtes et le calme de la nature dans la fraîcheur et le silence du soir au crépuscule ou du matin au lever du soleil me procuraient un moment de plaisir immense et d’oubli du dur labeur du travail à la ferme.
Il est un autre souvenir qui demeure très présent et qui contribua, je pense à faciliter mon adaptation à cette rude vie de paysan. Contrairement à mon emploi précédent, à mon parcours scolaire et à la fréquentation de mes camarades du quartier de la verrerie et du bourg, il ne fut jamais fait d’allusion désagréable sur mon état de fils d’émigrés, et je n’en subis aucune influence négative dans l’accomplissement des tâches qui m’étaient confiées. Tout au contraire, je pense que ce fut plutôt, de la part des gens qui m'entouraient la source d’une certaine compassion à mon égard. Peut-être les paysans enracinés depuis des générations dans leur terre ressentaient-il naturellement ce que pouvait être le déracinement d’un être humain privé de la jouissance de vivre sur le sol de ses ancêtres.
Avec l'arrivée des grands froids, tout le bétail étant rentré la ferme, nous entrions dans une nouvelle période de travail. Dès 5 h 30 du matin commençait le travail à l'écurie et à l'étable. Les soins d’une soixantaine de bovins à entretenir contre moins d'une dizaine pendant la belle saison nécessitait de une à deux heures de travail : ramasser le fumier sous les bêtes, le transporter à la brouette pour l'empiler soigneusement sur son emplacement dans la cour, refaire la litière avec de la paille fraîche et distribuer le fourrage et une nourriture faite de poussier et de betteraves râpées aux animaux. Ce travail terminé, à huit heures, c’était le petit déjeuner pour ensuite se rendre dans les champs et les prés pour tailler les haies, réparer clôtures et barrières, en construire de nouvelles, curer les fossés. Venait s’ajouter l’abattage des arbres pour le bois de chauffage, le débitage et le transport à la ferme pour y être scié à la main, refendu et rigoureusement empilé pour le séchage. Il y avait aussi, par mauvais temps, les travaux d'entretien du matériel et des outils à remettre en état pour la prochaine saison. En fin d'après-midi c'était de nouveau le soin des bêtes, aérer les litières et distribuer une nouvelle ration de fourrage.
Les soirées plus longues et le travail moins prenant que pendant le temps des labours, des semailles et des récoltes favorisait une détente salutaire qui donnait une certaine familiarité aux veillées et incitait à la conversation. C'est ainsi que, progressivement, je fus intégré dans le cercle de famille et le fait de coucher dans la cuisine perdit de son désagrément. Il se produisit un grand changement dans nos rapports, j'appris bien des choses sur la vie de cette famille de paysans et ses ascendants. De mon coté je leur donnais amples renseignements sur les miens et nos origines.
Les mois d'hiver, jusqu'en février se passèrent ainsi, dans la routine d'un travail journalier répété, soins des bêtes, entretiens des champs et des prés, divers petits travaux dans la ferme et les longues soirées passées dans une atmosphère détendue et conviviale.
Le premier mars, selon la coutume, avant que ne recommencent les travaux des champs, était la date d'embauche de personnel et celle de la fin de l'engagement d'un domestique qui prenait congé. Ce fut mon cas. Mon père ayant pu enfin se soucier de mon existence, jugea que je ne pouvais demeurer domestique de ferme toute ma vie et q'il était temps pour moi d'apprendre un métier. Aussi, lors de ma dernière visite à la maison familiale avant cette date, il me demanda d'avertir mes patrons que je quitterai ma place le 1er mars.
le 1er mars 1941, sans regret ni satisfaction mais riche de souvenirs et d'expérience, je quittais cette ferme où j'avais si souvent été à la peine mais avais aussi beaucoup appris, tant sur l'estime qu'il fallait avoir pour ces rudes paysans chez qui la rudesse cachait une grande sensibilité et un véritable amour et respect de la nature, que sur les relations exceptionnelles qui pouvaient exister entre la terre, les hommes et les animaux. J’avais aussi découvert que le plaisir de vivre au rythme de la nature de jouir de sa beauté, pouvait être considéré comme un privilège. Le mal de dos éprouvé à piocher et butter les pommes de terre n'étant qu'un avatar mineur de ma vie de paysan. C'est donc avec un bon souvenir des travaux de la terre que je quittais ces braves paysans non sans une vraie émotion partagée.
Nanti d'une expérience supplémentaire non négligeable, sans un regard en arrière, je partais vers une nouvelle destinée avec le secret espoir de réaliser un rêve que je caressais depuis bien longtemps sur le métier que je voulais exercer.
 
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